35. A contre-courant, ou Sula de Toni Morrison

Ce n’est pas parce qu’une majorité de personnes approuve une idée que celle-ci est vraie.

Avez-vous déjà entendu parler de la théorie selon laquelle les chiens ne seraient capables de voir qu’en noir et blanc? J’ai moi aussi longtemps tenu ce discours. Tout le monde le disait depuis toujours autour de moi. Y compris mon vétérinaire. Et je l’ai naturellement intégré comme étant une évidence. Sauf que ça n’est pas vrai ! Selon des études scientifiques, nos amis les chiens peuvent distinguer le jaune et le bleu avec précision. Le rouge, un peu moins. Mais ils ne voient absolument pas qu’en noir et blanc. C’est donc une idée reçue ; bien qu’elle soit pensée par une majorité de personnes, elle n’est pas vraie.

Lorsqu’on a de bons arguments, il est assez simple de remettre en question une idée reçue.
Pour ce qui est des normes et des codes de la société, l’expérience s’avère être un peu plus complexe.

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L’anticonformisme est défini comme une attitude d’opposition voire d’hostilité aux normes et usages établis dans une société. A l’ère actuelle du numérique, ne pas posséder un smartphone ou ne pas être inscrit sur Instagram par choix peut être considéré par certains comme un acte anticonformiste. Généralement, ce refus de s’inscrire dans la ‘normalité’ entraîne un rejet plus ou moins violent de l’individu concerné ; on le traite de marginal, d’anormal, voire de fou. André Gide, écrivain français du XXe siècle disait d’ailleurs à ce propos : « Toute pensée non conforme est suspecte. » En prenant toujours notre exemple dans un contexte d’ère numérique, même en s’appuyant sur une ribambelle d’études scientifiques au sujet des dangers de la lumière bleue sur les yeux, une personne qui choisit de ne pas utiliser un smartphone est toujours vue d’un « mauvais œil » par les masses. Imaginez que vous fassiez le choix éclairé d’utiliser un Nokia 3310 alors que la majorité se jette sur le Samsung S20 ; « Mais qui est donc ce has been? » se demanderont-ils.

Autant qu’ils suscitent le rejet, les anticonformistes peuvent aussi forcer l’admiration. Nager à contre-courant, avoir le courage de trancher avec les masses et avec ce qui se fait habituellement pour assumer sa différence n’est pas donné à tous. Connaissez-vous beaucoup de personnes qui osent revendiquer une certaine originalité sans crainte de subir de représailles? Personnellement je n’en connais pas beaucoup, et je dois admettre que je suis toujours admirative et respectueuse de ces forces de caractère.

C’est avec une véritable fascination à l’esprit que je me souviens avoir lu les romans « L’amour dure trois ans » et « 99 Francs » de Frederic Beigbeder. Cet auteur et critique littéraire défraye la chronique pour ses idées rebelles et anticonformistes. D’ailleurs, son roman « 99 Francs » publié en 2000, dans lequel il dénonce les abus du monde publicitaire, lui avait coûté son emploi. Il a également eu à s’ériger contre l’humour dans son roman « L’homme qui pleure de rire » ; alors que tout le monde affirme que rire est bon pour la santé, Beigbeder choque en déclarant : « Quand l’humour devient la norme, c’est qu’on est complètement paumés. ». Encore aujourd’hui, l’auteur se fiche d’avoir l’air sympa ou de plaire. Ce qui compte pour lui, c’est de pouvoir exprimer ses opinions, d’autant plus qu’elles sont dérangeantes et ne plaisent pas forcément à tout le monde !

Pour d’autres, l’anticonformiste est aussi celui dont on doit se méfier, que l’on doit exclure et qui suscite même de l’hostilité. Prenons l’exemple des locksés. Certes, porter des locks aujourd’hui n’est plus vraiment exceptionnel, mais cette coiffure rencontre encore beaucoup de résistance sous nos cieux, principalement au sein des milieux professionnels qui considèrent que ce n’est pas une coiffure « propre ». Certains continuent toujours d’assimiler systématiquement les locks à la drogue! Heureusement j’ai envie de dire, ce genre de stéréotypes et d’idées arrêtées n’empêche pas certaines personnes de porter fièrement leur magnifique chevelure locksée, affirmant ainsi leur originalité et leur refus de penser comme les autres.

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Avec son roman Sula, Toni Morisson met brillamment à jour cette thématique de l’anticonformisme, à travers des personnages dont la réalité est en décalage avec les conventions et la société patriarcale dans lesquelles ils évoluent. Des personnages féminins forts et puissants qui s’approprient chacun une facette de l’histoire et qui expriment avec une violence particulière leurs conceptions de la vie. Je ne vais pas vous le cacher : Sula m’a profondément touchée. Cette femme noire, en quête de liberté, qui refuse de se marier comme l’a fait sa meilleure amie Nel et qui revendique son droit à disposer de son corps et de jouir de sa sexualité. Aux yeux de sa communauté, elle est une traînée, une fille aux mœurs légères, une mauvaise fréquentation, un porte-malheur.

Mais Sula n’en a que faire. Elle refuse d’être docile, elle ne veut pas répondre à l’injonction « Sois belle et tais-toi ». Quitte à être rejetée de tous et à finir seule, elle préfère de loin sa liberté. Elle veut faire ses choix, être indépendante et prendre le contrôle de sa vie. Contrairement à toutes les autres femmes qui, comme Nel, sont de bonnes épouses, de bonnes mères, comme le leur demande les valeurs établies de la communauté.

Dans ce roman, Sula m’a captivée. Littéralement. Je vous le disais plus haut, parfois l’anticonformiste fascine et appelle à la curiosité. Sula est un personnage que j’ai trouvé à la fois attachant et dérangeant. Comme c’est le cas pour chacun d’entre nous, sa vie est faite d’expériences humaines, elle a des ambitions et des rêves. Elle vit également l’amour mais toujours à sa manière, et ses choix de vie parfois contraires à l’éthique invitent à une remise en question de l’idéologie dominante au sein d’une communauté.

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Trop souvent, nous avançons dans nos vies avec des œillères. Beaucoup de règles de vie nous sont léguées de génération en génération sans aucune explication en ce qui concerne leurs bien-fondés. Combien sommes-nous à pouvoir expliquer par exemple la pertinence du mariage? Et pourtant, beaucoup dans nos sociétés africaines se font lyncher en choisissant de ne pas sceller d’alliance par le biais du bon vieux mariage traditionnel. Les choses ont toujours été comme ça, nous dit-on. Arrête de poser des questions, nous sermonne-t-on. Dans une communauté où les parents attendent que nous ayons des enfants pour enfin prononcer la réussite de nos vies, comment serait accueillie une sœur ou une amie qui revendique le fait de ne pas vouloir donner la vie? Sans nul doute à coup de cris et d’offuscations.

Il va sans dire que nous sommes dans une société forte en conditionnement. Et pour bousculer les habitudes, il est selon moi indispensable d’avoir dans nos rangs des anticonformistes. Des personnes qui osent réfléchir et penser autrement. Pas pour porter atteinte à autrui ou être néfaste à la communauté. Mais plutôt pour appeler à la réflexion utile et à parfois l’indispensable remise en question. Les êtres profondément atypiques, de mon point de vue, sont en mesure de faire évoluer les foules vers de véritables prises de conscience. C’est aussi à cela que doit servir l’anticonformisme, à sortir de cette attitude moutonnière qui facilite le contrôle des masses.

N’ayons pas peur de prendre les enfants en exemple. « Pourquoi ci? », « Pourquoi ça? ». Ils sont curieux de tout et anticonformistes à leur façon. Comme eux, c’est en posant des questions, en étant curieux de la vie, que l’on finit par trouver des réponses et redéfinir si besoin nos systèmes de pensées.

33. L’indépendance, c’est in !

Je m’interroge tous les jours sur ma position de femme dans la société.

Qu’attend-t-on de moi? A quoi suis-je appelée? Que dois-je réaliser pour être une femme accomplie et épanouie? Suis-je traitée avec amour et respect? Est-ce que je mérite ma place? En quoi ai-je échoué? Ou réussi? A quoi ai-je réellement droit? Suis-je en train de me saboter en prenant telle ou telle décision?

Ma tête bouillonne au quotidien. Parfois j’en ai des maux de tête ! Je me pose des tonnes de questions existentielles. Mais je suis malgré tout consciente des privilèges dont je jouis et j’en suis vraiment très reconnaissante! J’aspire toujours à mieux, comme un peu tout le monde, mais j’évite de me plaindre et d’être ingrate envers la vie.

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Pendant mon séjour de vacances au Liban en 2019, j’ai eu l’occasion de côtoyer des femmes issues de différents milieux. Et j’ai été frappée par leur désir à toutes, sans exception, d’accéder à une forme d’indépendance, ou en tout cas à la grande place que pouvait avoir ce sujet dans les débats. En discutant un jour avec notre voisin d’immeuble, j’ai réalisé que pour un grand nombre de libanais, la place de la femme était encore à ce jour à la maison, dans la cuisine, à faire à manger et à s’occuper des enfants.

La question « Travailles-tu? » m’a été posée tous les jours! A chaque fois que nous rencontrions une nouvelle personne, que nous rendions visite à de la famille ou à des amis, on me posait la même question : « Est-ce que tu travailles? ». Au début j’étais confuse, car pour nous, le débat ne se pose même pas. Nous sommes en 2020. Tu es une fille, tu vas à l’école, tu finis tes études, tu travailles, ou tu as ton business, que tu sois en couple ou pas! Tu te dois d’accéder à ton indépendance financière car le monde est cruel envers les femmes qui sont oisives. C’est une réalité, qu’on le veuille ou pas.

Et là, j’arrivais dans un pays du Moyen-Orient où visiblement les choses ne fonctionnaient pas de la même manière. Puisque je répondais oui à chaque fois que l’on me demandait si je travaillais, le débat se poursuivait toujours sur ce que je faisais exactement, si cela me plaisait, si j’étais en couple, mariée, si j’avais des enfants etc. Pour que je comprenne finalement qu’en fait, beaucoup de femmes une fois mariée, se retrouvaient à ne plus travailler parce qu’il fallait être une « bonne épouse » et s’occuper des enfants, de la maisonnée, du mari, etc. Ce que j’ai trouvé pour ma part quelque peu rétrograde.

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Toutes les femmes au Liban n’ont pas la vie facile, et à ce jour, certains droits élémentaires ne leur sont pas accordés. Par exemple, une femme libanaise ne peut pas accorder sa nationalité à son enfant ; seul le père peut le faire. Un couple non marié n’est pas légitimé, qui plus-est un enfant issu d’une telle union. Que serait donc un enfant né d’une femme qui n’est pas mariée avec le père de cet enfant ? Faites le calcul : un bâtard comme ils le disent généralement.

Sans compter sur le droit au divorce, à l’héritage, et j’en passe. Des batailles de femmes, en veux-tu, en voilà au Pays du Cèdre! Je vous invite à lire au passage cet article publié sur le site de France 24, relatif aux dernières manifestations d’octobre 2019 et à la place des femmes dans ces manifestations.

Alors moi qui travaille et qui viens me prélasser dans un pays où les Noirs ne vont généralement pas en vacances, je représente une forme de liberté du sexe féminin auprès de certains libanais et j’en prends conscience au fur et à mesure que les jours passent. Je mesure la chance que j’ai dans ma vie de pouvoir faire mes choix, de pouvoir travailler et gagner ma monnaie. Une de mes petites sœurs qui est avec moi lors de ce voyage prend d’autant plus conscience qu’elle n’a pas le choix et qu’elle doit tout faire pour arracher son indépendance financière à la vie, elle aussi!

Des vacances pour certains, un voyage initiatique pour d’autres.

Je ne pourrai pas vous parler de cette expérience sans évoquer mon amie Rita, qui du haut de ses 36 ans, me confiera sa tristesse par rapport au machisme ordinaire qu’elle peut subir au quotidien, sur son lieu de travail ou dans sa vie de tous les jours. Car oui, l’âge est un facteur de pression dans la société pour les femmes qui ne sont pas mariées, qui n’ont pas d’enfants. Et ça commence généralement très tôt, autour de 20/22 ans. Comme si travailler et gagner sa vie devaient sacrifier les chances de rencontrer un homme!

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Le problème du Liban, c’est selon moi la difficulté qu’a la population à concilier les fortes influences européennes aux traditions orientales. On s’y perd, on ne sait plus sur quel pied danser. On veut tout à la fois. Et ça a du mal à fonctionner. Alors les femmes en pâtissent. Dans une société libanaise profondément patriarcale, elles subissent souvent et n’ont pas toujours le droit à la parole. Quand chez moi je me pose mille et une questions métaphysiques et existentielles, certaines là-bas réfléchissent à une manière de faire évoluer leurs droits les plus élémentaires.

Je ne conçois pas ma vie, en tout cas pas à ce jour, sans un travail, sans une activité génératrice de revenus. J’aurai beaucoup de mal. Ce ne serait même pas envisageable, il s’agirait d’un luxe que je ne pourrai pas me permettre. Et quand je pense à ces femmes qui sacrifient leur travail pour s’occuper uniquement de leur maison, je trouve cela très courageux.

Soit vous avez de la chance et un conjoint respectueux de votre sacrifice, qui s’atèle à vous accompagner sur ce chemin. Soit vous tombez sur un goujat qui vous minimise et vous fait vous sentir comme une moins-que-rien jusqu’à ce que vieillesse s’en suive.

Ce n’est pas évident.

Ce qui est certain, c’est que la liberté – de travailler, de choisir, d’avoir un enfant sans être mariée – est un véritable privilège, qui n’est pas donné à toutes et dont il faut savoir jouir avec intelligence. Pour soi-même, mais aussi pour toutes ces femmes qui gravitent autour de nous, qui marchent avec nous, qui se battent quotidiennement pour réussir ou pour que soient simplement respectés leurs droits élémentaires.

Ce voyage aura été une vraie leçon de vie.
Je pense que j’aurai certainement d’autres anecdotes à vous raconter, mais ça, ce sera pour un autre jour.

Photo : Freepick.com

19. BOOK – Le Prophète, de Khalil Gibran

khalil gibran

Pourquoi ai-je tant tardé à lire cet ouvrage? Voilà le genre de livre que je veux constamment voir sur ma table de chevet, que je prendrai plaisir à feuilleter avant de me coucher, dont je garderai les phrases en mémoire en réponses à certaines questions existentielles. J’ai acheté ce petit bouquin de 110 pages alors que je me promenais encore une fois à la Librairie Bon Pasteur. J’adore y passer mon temps libre, même lorsqu’il ne s’agit que 10 petites minutes, j’y trouve une espèce d’énergie revigorante qui me fait vraiment beaucoup de bien. Et ce jour là, je suis tombée sur Gibran. Comment résister quand je lis en 4e de couverture qu’il est d’origine libanaise, comme mon tendre papa! Je n’ai qu’une envie, découvrir ce petit recueil entre la poésie et le développement personnel.

Je vous fais une confidence, je déteste écrire dans mes bouquins. Souligner des paragraphes entiers, faire des dessins avec mon stylo sur les pages, ce n’est vraiment pas pour moi. J’ai vraiment l’impression d’abîmer le livre et de l’envoyer à la casse. Mais dès la lecture des toutes premières pages du Prophète, une petite voix a résonné dans ma tête : « Manouchka, il y a trop de richesse dans ce bouquin, il faut que tu fasses ressortir les passages qui te parleront pour y revenir à chaque fois que tu en ressentiras le besoin ». Et ça n’a pas loupé!

Le penseur Gibran livre dans ce petit recueil des messages profondément bienveillants sur différents thèmes de la vie : l’amour, l’amitié, le travail, le plaisir, la prière et plein d’autres. En quelques phrases, il pose la question de ce qui devrait être important en chacun de ces thèmes, avec encore une fois beaucoup de bienveillance. C’est un chant de liberté et de célébration de la vie que j’ai entendu entre chacune des lignes de ce livre. Un appel à aimer la vie, à accepter le prochain, à être en harmonie avec soi-même et surtout je trouve, à cultiver la simplicité. J’ai beaucoup appris grâce à cet ouvrage. Je l’offrirai à ceux qui comptent pour moi, un cadeau d’anniversaire, ou juste pour le plaisir de partager.

Je vous invite à vous procurer ce livre si vous ne l’avez pas déjà, et le garder tout près de vous. Votre sac à main, votre table de chevet, votre terrasse, afin que vous ayez la possibilité d’en lire quelques mots le plus souvent possible. Une merveille.

Quelques extraits pour terminer :

« L’amour ignore sa profondeur jusqu’à l’heure de la séparation. »

« L’amour ne donne que de lui-même et ne prends que de lui-même. L’amour ne possède pas et ne saurait être possédé. Car l’amour suffit à l’amour. »

« Plus profonde est l’entaille découpée en vous par votre tristesse, plus grande est la joie que vous pouvez abriter. »

« De même que le noyau doit se fendre afin que le cœur du fruit se présente au soleil, ainsi devrez-vous connaître la douleur. »

« Personne ne peut vous apprendre quoi que ce soit qui ne repose déjà au fond d’un demi-sommeil dans l’aube de votre connaissance. »

« Vous êtes bons de diverses façons, et quand vous ne l’êtes pas, cela ne signifie pas que vous soyez mauvais, seulement que vous traînez et paressez. »

Et plein d’autres encore que je vous invite à découvrir directement dans le bouquin.

Bisous,
Manouchka.