38. Déculturer pour mieux régner, ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

Imaginons un nouveau monde. Où les livres seraient strictement interdits. Où l’information serait rigoureusement contrôlée, dans son essence et dans sa transmission. Imaginons un nouveau monde. Où les pompiers n’éteindraient pas le feu, mais le mettraient aux maisons de tous ceux qui, clandestinement, y cacheraient des livres.

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury est LA dystopie qui décrit superbement bien une telle société.

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Je suis de celles et ceux qui croient profondément aux pouvoirs des livres. Je n’imagine pas ma vie sans eux, sans leurs histoires, sans tous les secrets qu’ils me livrent.

Mon père me poussait constamment à lire lorsque j’étais petite. Et à dessiner aussi. Il savait que ces deux activités stimuleraient l’imagination et la curiosité de l’enfant que j’étais. Aujourd’hui, la lecture est une activité que je continue de chérir et qui constitue l’essentiel de mes hobbies. Un précieux me time* qui me permet de voyager et d’apprendre.

Le livre est un excellent vecteur d’accès à la connaissance. Quelle qu’elle soit. Les histoires, les biographies et autobiographies, les poèmes, les essais, la philosophie, pour ne citer que ces registres là. Lire est un exercice qui, pratiqué de façon consciencieuse, permet également de développer la pensée critique. Sans oublier le fait que les livres constituent une importante voie de transmission de l’histoire, de ce qui a été autrefois.

Je me souviens par exemple de toute l’émotion que j’ai ressentie à la lecture du Génocide Voilé de Tidiane N’Diaye. A l’époque, j’ignorais tout de la traite arabomusulmane. Je n’avais jamais eu auparavant l’occasion d’avoir accès à de l’information traitant de cette thématique. Elle ne nous avait pas été enseignée à l’école – contrairement à la traite négrière. Personne ne m’en avait jamais parlé. Ce livre avait été alors une révélation et m’avait beaucoup appris sur les 13 siècles d’esclavage en Afrique pratiqué par les arabes ; à sa fermeture, j’étais fière et très contente d’avoir appris quelque chose de nouveau.

Grâce aux livres, nous pouvons réfléchir à ce que pourrait être le monde de demain. Nous pouvons nous questionner sur notre société et sur ses dogmes. Nous interroger sur ce qui est, sur ce qui pourrait ne pas être ou qui pourrait être autrement.

Bref, lire ouvre la boîte dans laquelle nous sommes enfermés et y fait pénétrer la lumière. Lire nous éclaire, lire nous fait réfléchir et nous permet d’accéder au sens des choses – et non aux choses elles-mêmes.

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Il est donc assez logique que dans une société où les dirigeants auraient tout à perdre si les sujets avaient librement accès à la connaissance, on en vienne à interdire et à supprimer le canal par lequel est véhiculé cette connaissance : le livre. Moins la population en sait (sur elle-même, sur son passé, sur son identité mais aussi sur les autres), moins elle se posera de questions, et plus il sera facile de diriger d’une certaine manière. Ou devrai-je plutôt dire de ‘contrôler d’une certaine manière’.

La destruction des livres par le feu dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury n’a certainement pas été choisie par hasard. En outre par un corps qui, en temps normal, éteint le feu et sauve des vies : les pompiers. C’est un peu comme si un policier, dont le rôle est de veiller à notre sécurité, se mettait à nous agresser, à nous tuer.

Dans notre société actuelle, mettre le feu à un livre n’a en soi rien de grave. Que vous mettiez le feu à votre bibliothèque personnelle au milieu de votre salon n’engage que vous (si bien sûr vous n’en venez pas à également brûler la maison de votre voisin!). Ce qui est répréhensible par la loi et condamnable par la justice, c’est la motivation qui pousse à brûler un livre, qu’elle soit politique, morale ou religieuse, associée à l’expression publique de cette motivation.

Par exemple, en 2010, une personne portant le pseudonyme de Emilio Milano avait mis le feu au Coran en Alsace, et avait été alors mis en examen pour « provocation publique à la discrimination raciale ». Bien qu’il n’ait pas été condamné à de la prison ferme, son affaire avait fait grand débat dans les couloirs de la justice.

A l’époque nazi en Allemagne, beaucoup de livres dits ‘non-allemands’ avaient été symboliquement détruits par le feu pour revendiquer la suprématie de l’idéologie allemande. Étaient passées au feu entre autres des œuvres de Stefan Zweig et de Karl Marx. Au début de l’année 2015, l’Etat islamique (Daech) avait également réduit en cendre plusieurs milliers de livres au sein de la bibliothèque de la ville irakienne Mossoul.

Cette destruction symbolique d’œuvres littéraires par les flammes – appelée un autodafé – est extrêmement lourd de symbolique. Ce qu’il faut détruire, ce n’est pas l’auteur mais la pensée que véhicule son livre. Bien qu’il faille aussi admettre que détruire une pensée revienne aussi à détruire l’homme qui en est à l’origine. Afin que vous puissiez avoir une idée de quelques autodafés qui ont marqué notre histoire, je vous invite à lire cet article très intéressant du Figaro Culture.

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Pour garder en sa possession quelques livres, le héros de Fahrenheit 451, lui-même pompier, n’hésitera pas à mettre sa propre vie, et accessoirement celle de sa femme, en danger. Il protégera ses livres, cachés sous sa veste, pressés contre sa poitrine, tout le long de sa fuite face aux autorités de la cité décidées à en finir avec lui. Un homme qui lit est une menace pour l’équilibre de la société. Un homme qui lit voit clair. Un homme qui lit pense autrement. Il représente une menace pour l’équilibre sociétal ; en partageant sa connaissance, il risque d’éveiller la curiosité des autres et d’être à l’origine de possibles soulèvements. Il faut l’éliminer.

Notre héros refusera alors par tous les moyens de se laisser impressionné et manipulé.

J’ai trouvé qu’il était là, intéressant de se questionner sur les pseudo-dangers de la connaissance. N’aurait-il pas été plus simple, pour le héros, de se contenter de ce que voulaient bien lui donner les décideurs et ainsi avoir la paix?

Nous pourrions tous, comme l’écrit l’auteur, nous contenter de loisirs classiques ; ils sont rapides, expéditifs, empêchent de réfléchir. Par exemple : la télévision grand public. Ce n’est pas par hasard, je l’imagine, que certaines chaînes explosent leur audimat grâce aux télé-réalités.

Il fut une époque, il y a environ trois ans, où en quelques semaines j’avais développé une réelle addiction aux émissions de télé-réalité. A chaque fois que j’en regardais une, je ne faisais plus attention au temps qui passait, je me dépêchais de rentrer chez moi pour regarder le dernier épisode (un ramassis de bêtises maintenant que j’y repense), je ne réfléchissais plus ; par contre, je rigolais énormément et m’en amusais beaucoup. Et le pire, j’en redemandais!

Consommer ce genre de divertissement n’est absolument pas interdit, je ne dis pas qu’il faudrait définitivement tirer un trait dessus. Un épisode de temps en temps, pourquoi pas ? ça détend, effectivement. Mais je suis personnellement convaincue que ces émissions sont faites pour nous endormir sous leurs faux airs de divertissements. Et surtout, je pense qu’en abuser est loin d’être bon pour notre santé mentale et notre lucidité.

Donc oui, on pourrait rentrer dans le moule, comme le voudraient les dirigeants du livre Fahrenheit 451 pour la population de la cité. Ce serait tellement plus simple, nettement plus facile. Ne consommer que de l’information sélectionnée par les décideurs. Ne lire que des livres choisis pour nous. N’écouter que de la musique – ou des bruits! – qu’on nous propose. Et marcher dans le même sens que la foule. Être docile et sage. Un citoyen modèle. On pourrait le faire, économiser notre énergie tout en nous épargnant moultes problèmes inutiles.

Mais pour certains, une telle subordination serait synonyme de « mort vivante ». Être sans être. Ne plus penser. Ne plus grandir. Ne plus accéder à d’autres formes de vérités, de cultures. Ne plus remettre en question. Ne plus réfléchir.

Beaucoup de personnes, de nos jours, qui osent penser à contre-courant, qui défient l’autorité en remettant en question des idées bien installées par les décideurs ne sont pas vues d’un bon œil. Au moment où j’écris ce billet, je pense notamment à l’écrivain egyptien engagé Alaa El Aswany. Son cheval de bataille : les valeurs de la démocratie. En 2019, Alaa El Aswany a été poursuivi par la justice égyptienne ‘pour insultes au président’ et son roman J’ai couru vers le Nil a alors été interdit dans plusieurs pays arabes. En dehors de cet auteur, je pense aussi naturellement à toutes les personnes qui se battent pour amener la culture aux populations qui n’y ont pas accès, conscientes de son importance sur le bien-être et la construction de l’individu, et qui se heurtent aux obstacles érigés par certains dirigeants.

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Fahrenheit 451 est définitivement un livre qui m’a rappelé la grande place de la culture, de la lecture dans ma vie personnelle mais aussi dans la vie communautaire. L’importance de lire de bons livres, bien choisis, et je pense que c’est sur ce dernier point que je vais devoir, en ce qui me concerne, mieux travailler. Choisir un contenu constructif et pertinent est aussi important que d’entrer dans une librairie avec l’optique de s’offrir un livre. Ces deux actions peuvent et doivent aller de paire afin de nous permettre d’en apprendre davantage sur nous-même mais aussi les autres et sur la (les) société(s).

Comme je ne cesse de le dire, cultivons la curiosité, ne cessons jamais d’interroger, de chercher le pourquoi du comment, et cela même au risque de déplaire à certains. C’est de notre épanouissement mental et culturel dont il s’agit là, et je suis convaincue qu’il n’a clairement pas de prix.

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Une courte vidéo pour finir sur le sujet de la déculturation :

* moment à moi

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !

36. Une histoire de coïncidences, ou La Prophétie des Andes de James Redfield

Je me souviens du sujet relatif à la première ‘vraie’ décision que j’ai eu à prendre dans la vie : mes études universitaires.

J’avais 17 ans. Toutes les décisions que j’avais pu prendre avant cet instant m’avaient soudainement paru légères et insignifiantes. A l’époque, je savais juste que je ne voulais étudier ni la médecine ni le droit et que je souhaitais aller dans une petite ville côtière où le soleil brillerait plus souvent qu’il ne pleuvrait (je ne m’imaginais pas vivre dans un endroit où il me serait inenvisageable de voir la mer!). J’ai alors fait un choix et la vie m’a conduite à Montpellier pour quelques mémorables années.

« Ce n’est pas facile d’être adulte! » avons-nous coutume de dire avec mes proches en nous taquinant car prendre une décision importante, parfois lourde de conséquences, peut parfois faire très peur. Qu’il s’agisse de monter sa propre entreprise ou de conserver son emploi, de privilégier un investissement A ou un investissement B, de rester en couple ou de se séparer, ou encore de choisir un traitement médical, il arrive qu’on doive y réfléchir à plusieurs reprises. Sans compter le stress généralement engendré par la crainte de faire un mauvais choix.

Avec le temps, j’ai compris qu’il n’y avait pas de bonne ou de mauvaise décision. Ruth Chang, philosophe à l’Université Rutgers dans le New Jersey disait d’ailleurs à ce propos : « L’incapacité à prendre une décision vient de cette idée qu’il existe une bonne réponse, mais qu’on est trop bête pour la trouver« . Malheureusement, la course à la perfection qui régit la société actuelle nous retire trop souvent la tolérance que nous pouvons avoir vis-à-vis de nous-même en ce qui concerne les choix que nous faisons. Et je pense que si le résultat de nos prises de décisions pouvait être connu à l’avance, nombreux nous serions à dire oui à la possibilité d’en prendre connaissance.

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Prendre une décision éclairée avec confiance est un processus qui s’apprend et s’étudie, que ce soit sur le plan personnel ou professionnel. Les critères qui guident nos choix sont nombreux et pèsent plus ou moins lourdement dans la balance selon la personnalité de chacun et le type de décision à prendre. Nous pouvons considérer par exemple :
– la quête d’un résultat donné,
– l’étude des faits et la logique,
– la pression extérieure, sociale ou familiale par exemple,
– l’intérêt personnel ou celui d’autrui,
– les émotions, l’instinct et le ressenti.
Etc.

Le mécanisme de prise de décision est un sujet pour lequel j’ai un réel intérêt étant moi-même en perpétuel apprentissage de la vie. Et c’est donc avec beaucoup d’attention que j’ai lu La Prophétie des Andes de James Redfield. A travers l’histoire du héros qui effectue un long voyage au Pérou dans le but d’y découvrir un Manuscrit vieux de 2600 ans, l’auteur dévoile au fil des chapitres l’importance que nous devons accorder aux coïncidences du quotidien dans nos prises de décision. Pour lui, le hasard n’existe pas et tout ce qui se passe dans notre vie a pour objectif de nous enseigner une leçon, de nous mener à une destination précise pour le bien de l’humanité toute entière.

J’ai vraiment été sensible aux messages et conseils véhiculés par l’auteur sur la nécessité d’être à l’écoute de soi et de l’environnement. Il est bien vrai que pour beaucoup d’entre nous, nous vivons sans faire attention aux détails. La société actuelle a tendance à nous robotiser sans même que nous nous en rendions compte. Notre corps est présent mais notre esprit est ailleurs. Nous sommes surmenés par toutes les taches que nous devons accomplir au travail et à la maison. Nous devenons de moins en moins sensibles à la nature, aux éléments extérieurs, à ce qui nous entoure, en permanence centrés sur nous-même.

Non seulement ce livre nous invite à changer d’attitude pour nous ouvrir à la beauté du monde, mais il appelle également au questionnement. Les coïncidences porteuses de message, d’après l’auteur, surviennent lorsque nous posons une question précise à l’univers en rapport avec le cours de notre existence. Par exemple, dois-je continuer de travailler ou reprendre mes études?

A partir de cet instant, si nous sommes attentifs, il peut se produire un ou plusieurs évènements censés nous apporter les bonnes réponses. Encore faut-il pouvoir déceler ces messages! Ce à quoi va s’exercer le héros tout au long de son aventure en apprenant à manger moins de viande et beaucoup plus de légumes et de fruits afin d’augmenter sa sensibilité, en observant ses compagnons de route, en étudiant leurs comportements, en méditant, en appréciant la beauté et l’énergie de la nature qui l’entoure.

L’auteur, avec ce roman vendu à plus de 20 millions d’exemplaires dans 35 pays mêlant fiction et réalité, semble clairement s’inscrire dans la revendication du courant spirituel dit du New Age dont je vous invite à lire les caractéristiques ici sur Wikipédia.

En ce qui me concerne, l’objectif a été pour moi, en suivant le héros dans son périple, de comprendre dans quelle mesure le Manuscrit recherché révélait la possibilité d’un changement imminent de notre humanité grâce à la prise de conscience individuelle et collective. Dans son livre, James Redfield écrit qu’un changement capital s’effectue au début de chaque nouveau millénaire. Evidemment, je n’ai pas pu m’empêcher de faire l’analogie avec l’épisode du Covid-19 que nous vivons actuellement! Du fait de ce virus, la majorité des individus peuplant notre planète a été appelée à être confinée et à revoir son mode de vie et de consommation. Mais aussi à remettre en question son système de pensée.

Je pense que beaucoup n’auront pas peur d’affirmer que la crise du Coronavirus se produisant en 2020 n’est absolument pas le fruit du hasard. Pour certains, il s’agirait même du fruit de certaines coïncidences comme l’indique par exemple cet article présentant une sélection de livres qui auraient prédit la pandémie. Personnellement, je n’y crois pas mais étant donné le fait que nous sommes au tout début du troisième millénaire et plus précisément en 2020 (« Twenty-Twenty » une succession de deux nombres identiques) et que la planète traverse une crise environnementale sans précédant, il y a effectivement de quoi parfois se poser quelques questions.

Ce qui est toutefois certain, c’est que le Covid-19 m’a fait réaliser que nous avions la possibilité de réduire la pollution si nous le décidions. Pendant de longues années, il ne s’est tenu que colloques sur colloques au sujet de l’environnement, sans que, à mon humble appréciation, aucune action durable et concrète ne soit prise par les dirigeants du monde.

Aujourd’hui, force est de constater que la planète respire mieux (1) ! (Reste à savoir jusqu’à quand?!). Et nous sommes tous témoins du fait que la nature et les êtres humains ne peuvent être dissociés. Il est indispensable de repenser nos habitudes, pour permettre la poursuite de notre aventure sur la planète sans pour autant continuer à l’abîmer et la détruire. A nous de savoir déduire les leçons de ce que nous vivons aujourd’hui pour le bien des générations futures, et d’agir, de décider ce qu’il y a de mieux (2), comme le sous-entend clairement le Manuscrit de La Prophétie des Andes.

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Il y a tout de même certains points qui quelque peu ralenti mon entrain à la lecture.

Sur la forme, j’ai trouvé la narration souvent longue et très fournie en descriptions, ce qui rendait par moment entrecoupait le rythme de la narration. Sûrement devrais-je essayer de lire la version originale en anglais. D’ailleurs, sur Instagram, je disais il y a quelques temps mon désir de m’exercer à désormais lire aussi des ouvrages rédigés dans la langue de Shakespeare, et ce livre me convainc de la nécessité de me lancer dans cette aventure. Aussi, en les comparant aux autres, les deux derniers chapitres m’ont paru moins simples à appréhender.

Toutefois, il n’en demeure pas moins qu’il s’agisse de détails auxquels chacun peut être sensible de manière différente. Ils n’en retirent rien aux connaissances que j’ai pu avoir à la lecture de l’ouvrage.

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Pour revenir à la thématique des coïncidences, je ne suis pas de celles et ceux qui estiment que tout évènement de notre vie se doit de forcément comporter un message. Everything does not happen for a reason. Je n’étais pas donc toujours en accord avec la pensée de l’auteur et avec l’attitude que pouvait adopter son héros face aux évènements de sa vie et à son interprétation abusée voire abusive des coïncidences. Certaines choses arrivent, et puis c’est tout. Je ne suis pas du genre à recevoir un appel téléphonique et à me dire qu’il avait forcément un sens. Ou encore à croiser une vieille amie à trois reprises en deux semaines et à y déceler un message codé. J’aime aussi par moment me laisser vivre et accepter d’être portée par le cours des évènements, tout simplement.

La vie est une aventure. Avec elle vient son lot de surprises, bonnes et mauvaises. Nous pouvons en contrôler certains aspects, et d’autres beaucoup moins voire pas du tout. Il arrivera que nous nous poserons des questions sur certains éléments décisifs de notre vie, sans jamais avoir de réponses à travers les faits rencontrés ou observés. Devra-t-on à ce moment là se sentir perdu? Abandonné de l’univers? Défaitiste? Je ne le crois pas. Parfois les réponses se trouvent simplement en nous-mêmes, et ce à quoi nous devons aussi nous exercer, c’est faire confiance à notre intuition et apprendre tout simplement à être dans l’acceptation (3).

Coïncidences ou pas, il nous faudra toujours continuer à avancer et à tracer notre chemin du mieux que nous le pourrons.

Avant de clore ce billet, je vous propose une vidéo très intéressante sur la civilisation maya que l’ouvrage m’a amenée à découvrir à travers le périple du héros. Toute la culture précolombienne d’ailleurs en vaut le détour!

Ainsi qu’une compilation des 10 coïncidences les plus étranges relevées par l’histoire :

Pour revenir à mes études à Montpellier, je pense tout compte fait et admets qu’aller y étudier était effectivement loin d’être le fruit du hasard. Car là-bas, j’ai obtenu mon diplôme, découvert une famille dont j’ignorais l’existence, connu des personnes qui jusqu’à ce jour font partie de ma vie et m’apportent comme jamais je ne l’aurais imaginé.

Notre histoire, quoi que disent ou pensent les autres, nous appartient ; à nous de la construire et de lui apporter des couleurs en fonction de la palette dont nous disposerons.

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(1) En images : la Terre respire mieux depuis le début des confinements
(2) Lecture proposée : L’Après Covid 19, ne plus séparer santé et environnement
(3) Lecture proposée : Cinq conseils pour prendre la bonne décision au bon moment

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

35. A contre-courant, ou Sula de Toni Morrison

Ce n’est pas parce qu’une majorité de personnes approuve une idée que celle-ci est vraie.

Avez-vous déjà entendu parler de la théorie selon laquelle les chiens ne seraient capables de voir qu’en noir et blanc? J’ai moi aussi longtemps tenu ce discours. Tout le monde le disait depuis toujours autour de moi. Y compris mon vétérinaire. Et je l’ai naturellement intégré comme étant une évidence. Sauf que ça n’est pas vrai ! Selon des études scientifiques, nos amis les chiens peuvent distinguer le jaune et le bleu avec précision. Le rouge, un peu moins. Mais ils ne voient absolument pas qu’en noir et blanc. C’est donc une idée reçue ; bien qu’elle soit pensée par une majorité de personnes, elle n’est pas vraie.

Lorsqu’on a de bons arguments, il est assez simple de remettre en question une idée reçue.
Pour ce qui est des normes et des codes de la société, l’expérience s’avère être un peu plus complexe.

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L’anticonformisme est défini comme une attitude d’opposition voire d’hostilité aux normes et usages établis dans une société. A l’ère actuelle du numérique, ne pas posséder un smartphone ou ne pas être inscrit sur Instagram par choix peut être considéré par certains comme un acte anticonformiste. Généralement, ce refus de s’inscrire dans la ‘normalité’ entraîne un rejet plus ou moins violent de l’individu concerné ; on le traite de marginal, d’anormal, voire de fou. André Gide, écrivain français du XXe siècle disait d’ailleurs à ce propos : « Toute pensée non conforme est suspecte. » En prenant toujours notre exemple dans un contexte d’ère numérique, même en s’appuyant sur une ribambelle d’études scientifiques au sujet des dangers de la lumière bleue sur les yeux, une personne qui choisit de ne pas utiliser un smartphone est toujours vue d’un « mauvais œil » par les masses. Imaginez que vous fassiez le choix éclairé d’utiliser un Nokia 3310 alors que la majorité se jette sur le Samsung S20 ; « Mais qui est donc ce has been? » se demanderont-ils.

Autant qu’ils suscitent le rejet, les anticonformistes peuvent aussi forcer l’admiration. Nager à contre-courant, avoir le courage de trancher avec les masses et avec ce qui se fait habituellement pour assumer sa différence n’est pas donné à tous. Connaissez-vous beaucoup de personnes qui osent revendiquer une certaine originalité sans crainte de subir de représailles? Personnellement je n’en connais pas beaucoup, et je dois admettre que je suis toujours admirative et respectueuse de ces forces de caractère.

C’est avec une véritable fascination à l’esprit que je me souviens avoir lu les romans « L’amour dure trois ans » et « 99 Francs » de Frederic Beigbeder. Cet auteur et critique littéraire défraye la chronique pour ses idées rebelles et anticonformistes. D’ailleurs, son roman « 99 Francs » publié en 2000, dans lequel il dénonce les abus du monde publicitaire, lui avait coûté son emploi. Il a également eu à s’ériger contre l’humour dans son roman « L’homme qui pleure de rire » ; alors que tout le monde affirme que rire est bon pour la santé, Beigbeder choque en déclarant : « Quand l’humour devient la norme, c’est qu’on est complètement paumés. ». Encore aujourd’hui, l’auteur se fiche d’avoir l’air sympa ou de plaire. Ce qui compte pour lui, c’est de pouvoir exprimer ses opinions, d’autant plus qu’elles sont dérangeantes et ne plaisent pas forcément à tout le monde !

Pour d’autres, l’anticonformiste est aussi celui dont on doit se méfier, que l’on doit exclure et qui suscite même de l’hostilité. Prenons l’exemple des locksés. Certes, porter des locks aujourd’hui n’est plus vraiment exceptionnel, mais cette coiffure rencontre encore beaucoup de résistance sous nos cieux, principalement au sein des milieux professionnels qui considèrent que ce n’est pas une coiffure « propre ». Certains continuent toujours d’assimiler systématiquement les locks à la drogue! Heureusement j’ai envie de dire, ce genre de stéréotypes et d’idées arrêtées n’empêche pas certaines personnes de porter fièrement leur magnifique chevelure locksée, affirmant ainsi leur originalité et leur refus de penser comme les autres.

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Avec son roman Sula, Toni Morisson met brillamment à jour cette thématique de l’anticonformisme, à travers des personnages dont la réalité est en décalage avec les conventions et la société patriarcale dans lesquelles ils évoluent. Des personnages féminins forts et puissants qui s’approprient chacun une facette de l’histoire et qui expriment avec une violence particulière leurs conceptions de la vie. Je ne vais pas vous le cacher : Sula m’a profondément touchée. Cette femme noire, en quête de liberté, qui refuse de se marier comme l’a fait sa meilleure amie Nel et qui revendique son droit à disposer de son corps et de jouir de sa sexualité. Aux yeux de sa communauté, elle est une traînée, une fille aux mœurs légères, une mauvaise fréquentation, un porte-malheur.

Mais Sula n’en a que faire. Elle refuse d’être docile, elle ne veut pas répondre à l’injonction « Sois belle et tais-toi ». Quitte à être rejetée de tous et à finir seule, elle préfère de loin sa liberté. Elle veut faire ses choix, être indépendante et prendre le contrôle de sa vie. Contrairement à toutes les autres femmes qui, comme Nel, sont de bonnes épouses, de bonnes mères, comme le leur demande les valeurs établies de la communauté.

Dans ce roman, Sula m’a captivée. Littéralement. Je vous le disais plus haut, parfois l’anticonformiste fascine et appelle à la curiosité. Sula est un personnage que j’ai trouvé à la fois attachant et dérangeant. Comme c’est le cas pour chacun d’entre nous, sa vie est faite d’expériences humaines, elle a des ambitions et des rêves. Elle vit également l’amour mais toujours à sa manière, et ses choix de vie parfois contraires à l’éthique invitent à une remise en question de l’idéologie dominante au sein d’une communauté.

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Trop souvent, nous avançons dans nos vies avec des œillères. Beaucoup de règles de vie nous sont léguées de génération en génération sans aucune explication en ce qui concerne leurs bien-fondés. Combien sommes-nous à pouvoir expliquer par exemple la pertinence du mariage? Et pourtant, beaucoup dans nos sociétés africaines se font lyncher en choisissant de ne pas sceller d’alliance par le biais du bon vieux mariage traditionnel. Les choses ont toujours été comme ça, nous dit-on. Arrête de poser des questions, nous sermonne-t-on. Dans une communauté où les parents attendent que nous ayons des enfants pour enfin prononcer la réussite de nos vies, comment serait accueillie une sœur ou une amie qui revendique le fait de ne pas vouloir donner la vie? Sans nul doute à coup de cris et d’offuscations.

Il va sans dire que nous sommes dans une société forte en conditionnement. Et pour bousculer les habitudes, il est selon moi indispensable d’avoir dans nos rangs des anticonformistes. Des personnes qui osent réfléchir et penser autrement. Pas pour porter atteinte à autrui ou être néfaste à la communauté. Mais plutôt pour appeler à la réflexion utile et à parfois l’indispensable remise en question. Les êtres profondément atypiques, de mon point de vue, sont en mesure de faire évoluer les foules vers de véritables prises de conscience. C’est aussi à cela que doit servir l’anticonformisme, à sortir de cette attitude moutonnière qui facilite le contrôle des masses.

N’ayons pas peur de prendre les enfants en exemple. « Pourquoi ci? », « Pourquoi ça? ». Ils sont curieux de tout et anticonformistes à leur façon. Comme eux, c’est en posant des questions, en étant curieux de la vie, que l’on finit par trouver des réponses et redéfinir si besoin nos systèmes de pensées.

32. A bout portant sur ces hommes qui expliquent aux femmes la vie, avec Rebecca Solnit

Il fallait que je revienne sur cet ouvrage, Ces hommes qui m’apprennent la vie de Rebecca Solnit et que je complète mon premier article afin d’apporter quelques éléments complémentaires.

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Il y a quelques années, un examen gynécologique ne s’est pas passé comme je l’imaginais. Il a été douloureux, désagréable et un infirmier stagiaire ce jour-là s’était permis de s’approprier ma douleur et de la minimiser. « Mais non, ça ne fait pas mal! » m’avait-il dit en me prenant de haut, alors que je me rhabillais en grinçant des dents. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la violence de la situation, de l’incongruité de cette scène où un homme m’explique à moi qui suis une femme que mes douleurs de bas-ventre ne sont pas aussi fortes que je le prétendrais. J’en ai encore mal à la tête, au cœur, au corps, rien que d’y repenser.

Quel adjectif pourrait donc exprimer le malaise provoqué chez une femme par un homme qui lui apprend des choses qu’elle sait déjà sur sa vie ou sur son corps? Que dis-je, un malaise? Je parlerai ici pour moi et dirais plutôt une rage et une envie de hurler au ras-le-bol!

Je déteste que l’on parle à ma place, qu’on dise à ma place mon ressenti, et pire lorsqu’on le fait sans mon consentement. Je sais parler, dire les choses comme je les pense lorsque je suis en situation de confiance, et je trouve cela profondément réducteur de me couper la parole pour essayer de s’approprier mes mots et mes dires, comme si j’étais une petite fille.

Ces hommes qui m’expliquent la vie est un excellent bouquin que nous propose là Rebecca Solnit autour de la problématique de la prise de langage à la place des femmes par les hommes, et pas que ! Violence conjugale, viol, agression sexuelle, tentative d’intimidation, et j’en passe. Toutes formes de violences à l’égard des femmes de la part des hommes y sont évoquées, appuyées d’exemples tirés de la vie courante, en particulier au cœur de la société américaine.

Il est vrai que l’analyse de l’auteure n’est pas totalement adaptée aux réalités africaines, dans ce sens où nous avons sur le continent des cultures différentes. Mais la généralité de ces violences, pouvant s’appliquer à des femmes issues de tous les continents, fait que la lecture de ce bouquin peut être recommandée à tous, femmes et hommes!

Les hommes qui généralement adoptent ce genre de comportement paternaliste et condescendant malsain vis-à-vis de la gente féminine, sont hélas souvent soutenus passivement par d’autres hommes qui ne les condamnent pas ouvertement.

Les femmes ont certes besoin, envie, que l’on pense pour elles, mais pas que l’on pense à leur place. On peut parler pour elles lorsque c’est nécessaire, mais pas à leur place. Il y a une grande nuance qui s’en dégage!

Un homme ne pourra pas dire à une femme lesbienne qu’être avec un homme lui sera plus bénéfique. Qu’en sait-il? Pourquoi un homme se permettrait-il de dire à une femme que la maternité est un gage de réussite de vie ou pas? Porte-t-il l’enfant? D’où un homme pourrait-il expliquer à une femme que les cheveux longs la mettent plus en valeur que des cheveux courts? Lorsque j’entends certains hommes expliquer aux femmes qu’elles devraient ou pas porter le voile, comment dois-je l’interpréter?

Lorsqu’un homme répond ou parle à la place d’une femme, c’est comme si il niait l’existence de celle-ci. C’est un peu caricatural mais c’est aussi simple que ça. Exprimé dans un anglicisme presque teinté d’une fausse sympathie, cela donne : le manswering, le mansplaining, le manterrupting, prenez l’option qui vous conviendra le mieux!

Je voudrais citer ici un homme, Augustin Trapenard, journaliste culturel et critique littéraire français, lorsqu’il dit dans une interview au QG Magazine : « Le problème est toujours le même : la domination de l’homme, c’est aussi une domination de langage. Si on parle à la place des femmes, c’est problématique. Je me dis toujours, en tant qu’auditeur, pourquoi ce n’est pas une femme qui parle ? Prenez tous les sujets autour de la GPA* en ce moment, c’est hallucinant, cela touche particulièrement les lesbiennes et on ne les voit pas sur les plateaux. On ne les entend pas. » Il a tout compris! Je vous invite d’ailleurs à lire cet interview dans son intégralité pour en savoir davantage sur Augustin Trapenard et sur ses combats aux côtés des femmes.

Alors certes, oui les avis de ces messieurs sont les bienvenus quand ils sont sollicités, mais les injonctions à ou les appropriations de notre féminité, non merci, surtout lorsqu’elles ne sont pas empreintes de bienveillance!

Nous n’avons pas besoin d’être dans un rapport de force avec les hommes. Bien au contraire! Les deux sexes je pense peuvent s’exprimer librement sans se sentir marcher sur les pieds. Cela dit, trop souvent, une femme qui prend la parole et qui le fait fermement est mal vue dans nos sociétés. On dit d’elle qu’elle a une ‘grande bouche’, ou pire qu’elle est impolie, qu’elle porte le caleçon. Parce qu’elle ose exprimer sa vérité et dire par elle-même ce qu’elle pense, elle est traitée de femme mal élevée ou de mauvaise compagne.

Que faudrait-il donc faire? Se taire pour paraître respectable et laisser les hommes parler à notre place? Ou tenter de bousculer certaines idées arrêtées pour avoir l’occasion de s’exprimer au risque de passer pour une grande gueule?

Personnellement, je préfère remettre ceux qui le méritent à leur place, sans demander mon reste. Et c’est ce que je n’ai pas manqué de faire avec cet infirmier stagiaire en lui demandant si il était en possession d’un utérus pour m’expliquer la vie! Son regard et son étonnement en ont dit long.

Assez dit pour aujourd’hui, je retourne à mes bouquins!

*Gestation Pour Autrui
Photo : 50-50magazine.fr