41. BOOK – Ni Noir Ni Blanc, ou Mémoire d’une peau de Williams Sassine

Je suis passée par toutes les émotions : j’ai ri, j’ai eu peur, j’ai été choquée, j’ai ressenti du plaisir, j’ai été triste, j’ai été en colère, j’ai souri.

Entre les pages de ce livre sommeille littéralement de la poudre à canon. A sa manière, chaque paragraphe du récit vient titiller la sensibilité du lecteur. L’émouvoir. Le bouleverser. L’indigner. D’une manière ou d’une autre, on est touché. Il est impossible d’y rester insensible, d’en sortir indifférent.

A plusieurs reprises, j’ai été happée par ce que certains appellent Le ‘Je t’aime, Moi non plus!’. Plus j’avançais dans ma lecture, plus j’ignorais si j’en appréciais sincèrement ou en détestais le contenu. Comme je le disais précédemment, un embrouillamini d’émotions.

Car l’auteur n’y est pas allé par quatre chemins pour exprimer le fond de sa pensée. Les mots sont crus et pénétrants. Les scènes, parfois très sexuelles, sont décrites sans faux-semblants. Les détails, acérés. Quant aux personnages, puis-je me permettre de vous avouer les avoir trouvés tous un peu fous?! Un délice!

Le personnage principal, Milo, est au premier abord détestable. Il a de nombreux vices. Il tue. Il boit. Il frappe et cogne sans remords. Il ne respecte pas les femmes, il préfère les chosifier. C’est un manipulateur qui n’a pas peur de blesser les autres en se servant du tranchant de sa parole. Mais par dessus-tout – et c’est d’ailleurs ce qui vient humaniser sa personnalité bestiale et lubrique – Milo souffre d’un cruel manque d’amour. Il le dit, le répète inlassablement, tout au long de sa narration dans laquelle il nous embarque avec brio.

D’amour vrai et pur Milo a soif. Il le recherche jour et nuit, sans relâche, en chaque être qu’il rencontre. Toutefois, ne nous méprenons pas, il ne s’agit ici ni du grand amour, ni du très mythique coup de foudre. Ce dont Milo rêve, c’est d’un endroit calme et apaisant où il pourrait se reposer et juste être lui-même, sans avoir peur d’être découvert ou mis à nu. C’est ce nid douillet et sûr où il aurait la possibilité de se laisser aller à ressentir le feu qui consume ses entrailles les plus profondes. Ce précieux sentiment de paix et de confiance qui lui ferait enfin croire qu’il est digne d’exister, qu’il n’est pas une brute comme le lui crie quotidiennement sa compagne Mireille.

Même si Milo partage sa vie depuis plusieurs années avec elle, même si ensemble ils ont des enfants, c’est vers un gouffre sans fond que l’auteur choisit de diriger leur relation, mélange explosif de passion et de détestation. Alors qu’il ne peut s’empêcher de coucher avec d’autres femmes, Milo ne souhaite pas se séparer de Mireille car elle constitue l’unique repère stable de sa vie.

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Milo est atteint d’albinisme – même si il me plaît de penser qu’il pourrait aussi être un métisse, comme l’était l’écrivain Williams Sassine qui s’est beaucoup inspiré de sa propre vie pour rédiger ce roman. Le reflet de son image dans le regard des autres et celui de la société le répugne. Il n’est ni noir, ni blanc. Jaune peut-être. Pas sûr. Il est persuadé qu’il est un déchet de la société. Il suscite la peur et l’écœurement.

Alors il choisit, pour étouffer ses souffrances, de se concentrer sur ce qu’il sait faire de mieux : boire de l’alcool, et surtout donner du plaisir aux femmes, comme le lui a appris son « père » quand il était petit. Depuis, Milo ne s’en prive pas et collectionne les conquêtes. Jeunes, vieilles, maigres, mariées, mères de famille, religieuses, peu importe, il n’en a que faire de leurs statuts. Dans n’importe quel lit, il les veut toutes!
Jusqu’à ce lundi soir où, au cours d’une sortie arrosée dans un bar avec quelques amis, il fait la connaissance de Rama.

Rama, femme noire à l’esprit vif, belle de cœur et de corps, mariée à Mr. Christian l’homme blanc, et dont Milo va s’amouracher en un rien de temps. Rama, au corps vibrant de plaisir, innocente coquine, à qui il dira « Je t’aime » sans compter. Rama, passionnée et passionnante, qui le conduira peut-être, à faire la paix avec ses vieux démons.

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Si il est vrai que ce roman présente le mal-être dont souffrent les albinos dans une société africaine qui a encore beaucoup à apprendre sur cette anomalie génétique et héréditaire, il touche également au besoin profond que ressent chacun d’entre nous de trouver sa place dans la communauté et dans le monde. L’auteur, Williams Sassine, qui était de père libanais et de mère guinéenne, a lui-même souffert de cette difficulté à affirmer son identité issue de cette double culture. Une fragilité qu’il expose à son lectorat à travers un personnage certes extrême dans ces plaisirs ambigus mais profondément touchant dans sa quête criante de soi.

Combien de fois n’ai-je pas moi-même eu à me poser ce type de questions existentielles? Qui suis-je vraiment en tant que métisse? En tant que femme? En tant qu’adulte? A quelle communauté appartiens-je? Quelle est la couleur de ma peau quand je ne suis ni blanche ni noire? La solitude et l’exil intérieur sont les compagnons de ce type de questionnements qui parfois mènent certains à l’agonie psychologique.

En fin de compte, ne sommes-nous tous pas un peu albinos quelque part dans notre essence? Des êtres en simple quête d’amour et d’acceptation de notre nature véritable? Lorsque certains soirs nous posons la tête sur notre oreiller et nous demandons si l’amour est véritablement au rendez-vous, si nous sommes appréciés pour ce que nous sommes profondément et non pour le rôle que nous incarnons si bien, ou pour le costume que nous portons à la perfection? Ne sommes-nous pas aussi un peu de ce magnifique être à la peau jaune qui craint le soleil et préfère l’ombre de la nuit?

Tout un ensemble de questions que l’on pourrait résumer en un simple « Qui suis-je? ». Une ode à l’identité que nous invite à chanter l’auteur avec cet ouvrage qui, à sa manière, célèbre l’amour et la différence.

Mémoire d’une peau, de Williams Sassine. Un livre délicieusement vif que je vous recommande sans modération.

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Afin de poursuivre dans le sens de l’albinisme, je vous recommande cette vidéo sur les enfants albinos en Tanzanie. S’informer et informer les autres est un devoir individuel et collectif.

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Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
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40. Le grand saut

Au cours d’un dîner entre amis, décidez que vous méritez mieux. D’une main délicate, buvez votre verre de vin en écoutant les exploits des uns et des autres. L’augmentation tant attendue de Natasha lui a été accordée. Elle va s’offrir un voyage au Mexique pour fêter ça. David vient d’acheter son appartement, place de la Justice en face de l’hôtel Richelieu. Racky va être promue au poste de manager, elle a travaillé dur et le mérite. Et vous, vous êtes toujours stagiaire dans ce cabinet d’audit où les dossiers s’empilent sur votre bureau comme des pièces de Lego en bois dans la chambre d’un enfant. Vous vous sentez à l’écart de cette vie où le succès est une étape évidente à franchir pour tous ceux qui vous entourent.

Vous avez du mal à terminer votre dessert.

« Le chocolat est trop noir« , dites-vous au serveur qui fait mine de s’inquiéter pour vous.

Vous n’avez qu’une envie, retrouver les quatre murs de votre petit studio et vous cacher sous les draps de votre lit.

Sortez du restaurant en rigolant à haute voix. Les autres n’ont pas besoin de savoir que vous vous sentez mal. Prenez la direction de l’arrêt de bus. Il fait froid et les trottoirs sont mouillés d’une pluie glaciale. Marchez prudemment et faites attention à ne pas glisser. Attendent sous l’abribus une jeune femme blonde tenant sa paire de souliers à la main, et un homme plus âgé coiffé d’un bonnet rose. Montez dans le bus une fois qu’il est là et installez-vous à l’arrière du chauffeur après lui avoir acheté votre ticket.

Le lendemain matin, choisissez soigneusement vos vêtements et mettez du mascara pour donner de la profondeur à votre regard. Relevez vos longs cheveux noirs en un chignon soigné. N’oubliez pas de prendre un café et de manger quelques fruits. De mauvais poil, votre patron répond à votre bonjour par un « Tu es en retard Lucie, comme hier!« . Excusez-vous franchement et allez vous occuper de vos dossiers. Votre collègue Mariam se fait du souci pour vous. C’est une femme magnifique aux yeux verts et à la peau mate. Elle a l’âge de votre mère et l’esprit de votre filleule de cinq ans. Toutes les personnes sont gentilles à ses yeux et elle vous presse de vous trouver un fiancé. Vous lui offrez des fleurs une fois par mois pour la remercier de son attention.

« Je vais demander au patron un contrat de travail« , lui confiez-vous entre deux courriers.
Elle vous regarde en souriant et vous avez l’impression de fondre comme neige au soleil.
« Je ne devrais pas? »
« Je me demandais quand est-ce que tu le ferais pour tout te dire. Je pensais que tu te plaisais à évoluer dans son ombre. Fonce ma p’tite! »

Menton au ciel, allure fière, dirigez-vous vers le bureau de Mr. Dixon en prenant soin de redresser les plis de votre petite robe noire. Légèrement, donnez trois petits coups à sa porte et attendez qu’il vous réponde. « Entrez, Ah! Mademoiselle Lucie! Asseyez-vous donc!« . Prenez place sur cette chaise bancale en face de lui et trouvez votre équilibre afin de ne pas en tomber. Vous soupçonnez votre patron de ne pas vouloir remplacer cette brouette afin de se réjouir du malheur de celui qui s’y cassera le nez. Mais vous n’en dites pas un mot ; vous n’êtes pas là pour ça. Il vous observe, un sourcil relevé, prêt à vous fusiller. Son visage gras et luisant vous parait difficilement sympathique.

Vous vous raclez discrètement la gorge. « Mr. Dixon comme vous le savez, je suis à votre service depuis presque quatorze mois maintenant, et… »
« Mademoiselle Lucie, vous souhaitez donc nous quitter? J’avais songé à prolonger votre stage qui se termine effectivement à la fin de ce mois. Mais voyez-vous, le budget est un peu serré. Souhaitez-vous que nous marquions une pause de quelques jours ou que je vous change de poste? »
« En fait, Mr. Dixon je souhaitais faire le point de mon évolution avec vous et… »
« Je vous confirme que toute l’équipe est très fière de vos prestations Mademoiselle Lucie! Nous pensons même vous confier l’élément Marc pour sa fin de formation, afin que vous lui filiez quelques astuces voyez-vous. Votre sens de l’organisation est remarquable! »
« Merci Mr. Dixon, j’apprécie beaucoup. Justement je souhaiterai postuler à… »
« Oui Allô!! Ne quittez pas! Mademoiselle Lucie, nous poursuivrons un autre jour, je suis un peu occupé comme vous le voyez. Veillez à fermer la porte en sortant s’il vous plait et pensez à m’apporter un petit café bien serré. »
« … Merci Mr. Dixon« .

Sans demander votre reste, sortez du bureau de votre supérieur en marchant sur la pointe des pieds et sentez-vous misérable jusqu’à la plus petite cellule de votre corps. La colère monte en vous, et vous vous en voulez. Dehors le soleil brille, le ciel est bleu, les oiseaux chantent et volent d’arbre en arbre. C’est l’orage en vous. La pluie, le tonnerre et les éclairs. Dirigez-vous vers la kitchenette où la machine à café vous accueille d’un air triomphant. Vous l’entendez presque se moquer de vous. Vous appuyez frénétiquement sur tous les boutons et manquez de vous brûler. Des larmes vous piquent le bord des yeux et menacent d’étaler votre mascara sur vos joues. Résistez à l’envie de crier votre rage contre Mr. Dixon.

Vous sentez une présence dans votre dos et vous retournez, la boule toujours au ventre. Mariam a toujours ce sourire bête et consolateur aux lèvres. Elle vous regarde avec ses yeux de tante à qui vous pourriez demander un couscous royal afin d’y noyer votre chagrin. Votre cœur déborde d’amour pour elle. Vous vous demandez ce que vous auriez fait si Mariam n’avait pas été là. « Il ne m’a pas laissée parler! », lui dites-vous en manquant d’éclater en sanglots. Vous n’avez pas spécialement envie de partir au Mexique ou d’acheter un appartement Place de la Justice. Vous avez juste besoin de ne plus être la stagiaire de la bande. Vous rêvez d’évoluer. Vous avez envie de voir votre travail reconnu et de gagner un salaire correct et méritant. Et votre patron, Mr. Dixon, est malheureusement le dernier des cons.

Le soir, en rentrant chez vous, choisissez de flâner sur les trottoirs. Tête baissée, vous manquez d’entrer en collision avec un lampadaire pendant qu’une bande de garnements se moque de vous. Vous avez une pensée pour le poulet froid que vous vous servirez en guise de dîner, accompagné de quelques pommes de terre et de jus de tomate. Qui aime le jus de tomate? Personne hormis vous. Perdue dans vos pensées, vous vous surprenez à vouloir autre chose. Pour la première fois, vous songez à vous rebeller, à défier l’autorité, à démissionner. Vous vous imaginez frapper à de nouvelles portes, chercher du travail dans d’autres entreprises.

Dans votre tête résonne la voix de votre mère, hurlant de joie à l’annonce de la validation de votre stage. « Bravo ma fille! Je suis fière de toi! C’est si dur de trouver du travail dans ce pays. Accroche-toi bien! Peut-être que tu n’en trouveras pas d’autre et surtout, fais bien tout ce qu’on te dit. Sois sage. Tu sais combien nous avons dû travaillé dur pour que tu puisses réussir.« 

Et c’est ce que vous avez fait.

Tout ce qu’on vous a demandé, vous l’avez exécuté. Vous n’avez jamais rien contesté. Vous avez tout accepté.

La peur vous susurre des mots macabres à l’arrière de votre tête. Sournoise et vicieuse, elle veut vous empêcher d’oser quelque chose de nouveau. Et vous êtes déchirée entre le besoin de la croire et la folie insensée de l’envoyer valser. Sur le trottoir humide, continuez de marcher sans vous arrêter. L’abribus au loin est rempli d’enfants, de vieillards, de femmes blondes. Votre chat et ses bruyants ronronnements vous manquent. C’est la fin de journée. Le vent se lève, de fines gouttelettes se mettent à tomber sur la ville. En apercevant le bus au coin de la rue, pressez le pas et en souriant, promettez-vous de ne plus jamais servir de café à Mr. Dixon.

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Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

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39. L’enfant adulte à l’ombre des kapokiers

Le marché s’animait au fur et à mesure que le soleil se levait sur la localité de Mazoto. A l’ombre des kapokiers de la place centrale, de nombreuses femmes installaient leurs étalages sur des nattes de paille, ou parfois à même le sol. En chantonnant gaiement, elles se préparaient à l’arrivée des acheteurs qui bientôt, viendraient s’approvisionner en poisson séché, en volailles ou en tubercules d’igname. A quelques kilomètres de là, la petite Binta, son bébé au dos, se dépêchait de marcher sur le sentier sinueux qui menait à la grande place. Elle portait sur la tête un large panier tressé rempli de fruits frais, tous cueillis dans les plantations de son père. Des papayes, des mangues et quelques oranges, qu’elle espérait toutes vendre à ses clients habituels.

Quotidiennement avant l’aurore, Binta se réveillait pour préparer la bouillie de mil de ses cinq frères, mettre à chauffer de l’eau pour leur toilette et balayer l’arrière-cour de la maison familiale. A cette heure, tout le monde dormait encore dans la concession, mais dans quelques minutes, viendrait le temps de se préparer pour l’école ou pour les activités de récoltes dans les champs. Binta devait faire vite les jours de marché, car les places étaient rares sous les arbres et s’installer au soleil toute une journée pouvait très rapidement rendre malade son bébé.

C’était par une nuit de pleine lune que la petite Idunnu était venue au monde. Sa naissance avait été pour sa mère, le signe qu’un avenir meilleur se profilait. C’est en tout cas ce à quoi avait décidé de croire Binta, de tout son cœur et de toute son âme. Elle était fière de sa fille, de sa petite Idunnu qui aimait observer le monde de ses yeux noirs et vifs. Qui aimait attirer l’attention en poussant d’interminables petits cris joyeux. Qui ne se faisait jamais prier pour terminer sa bouillie de riz ou de maïs.

Aux premiers chants du coq, en ce jour de marché, Binta avait réveillé ses petits frères auxquels elle avait servi le petit déjeuner, leur avait recommandé de bien travailler à l’école puis s’était mise en route pour Mazoto. Son bébé encore endormi, elle l’avait attaché sur son dos à l’aide d’un pagne coloré, comme le faisaient toutes les femmes de son village avec leurs enfants. La localité voisine se situait à environ deux longues heures de marche, pendant lesquelles Binta pouvait se laisser aller à quelques douces pensées. Elle nourrissait secrètement le rêve de voir sa petite fille un jour partir étudier la médecine à la capitale. Pour réaliser ce projet, Binta ambitionnait de construire un commerce riche et prospère, et ainsi subvenir à tous les besoins de Idunnu.

Mais pour cela, il fallait de l’argent. Beaucoup d’argent. Il fallait vendre des dizaines de papayes, de mangues et d’oranges. Il fallait se lever encore plus tôt, et marcher vers Mazoto sans jamais se plaindre des crevasses qui ravageaient les talons et les pieds.

Idunnu toussa légèrement dans le creux du dos de Binta, qui alors avait fredonné une petite chanson pour la calmer : ♫ Les anges veillent sur toi, petite princesse, Dors en paix, petite princesse

Si sa mère avait été là, la vie aurait été différente. Binta aurait dormi plus longtemps sur le vieux mais confortable matelas de sa case. Elle aurait eu les cheveux tressés avec du fil brillant et chanterait les chansons du pays avec ses camarades de classe à l’école. Mais sa mère était partie. Trop tôt et trop brusquement, fauchée par la maladie. Avec elle, avaient été emportées l’enfance et l’insouciance de Binta. Le sol s’était alors ouvert sous les pieds de la petite fille de onze ans qu’elle était, qui jamais auparavant n’avait songé à imaginer la vie sans la voix chantante et les éclats de rire de sa mère. Il avait fallu grandir plus vite que prévu.

Quelques mois après cette tragédie, Binta s’était retrouvée piégée entre deux hommes dont elle ignorait l’identité. Ils étaient grands, ils étaient âgés, ils auraient pu être ses oncles. Comme à l’accoutumée, elle prenait sa douche à l’arrière de la maison, dissimulée entre quelques arbres, rassurée par le fait que son père et ses frères n’étaient jamais loin.

Ce jour-là, son père, contre toute attente, avait été retenu à la plantation ; les pluies diluviennes de la matinée avaient inondé les champs de maïs et avec quelques agriculteurs du village, ils avaient travaillé plus tard que d’habitude. Les frères de Binta, occupés à jouer aux billes dans la cour, n’avaient pas remarqué que la toilette de leur sœur s’éternisait. Ils n’avaient pas entendu les cris étouffés de Binta, qui se débattait comme une petite antilope tentant de s’échapper de la gueule du lion affamé. Ils n’avaient pas remarqué la traînée de sang qui coulait encore entre les jambes de leur sœur, alors qu’elle revenait vers la maison en titubant de douleur. Ils l’avaient crue, lorsqu’elle leur avait dit avoir glissé et être tombée sur les pierres qui tapissaient le sol de la petite douche aménagée en plein air.

Les premiers rayons du soleil se levaient et traversaient le feuillage des arbres qui bordaient chaque côté du sentier. Les oiseaux chantaient la douce mélodie du jour nouveau. L’air était frais et chargé d’une légère odeur de bois humide. Il avait plu cette nuit, pour le plus grand bonheur des cultivateurs. Binta ne perdait pas la cadence, elle marchait d’un pas décidé vers le marché de Mazoto, Idunnu continuant de dormir paisiblement sur son dos. Une fois arrivée sur la grande place, avec soin elle installerait ses fruits sur une natte de paille, donnerait le sein à Idunnu puis s’achèterait un peu de bouillie de mil et quelques beignets chauds en guise de petit déjeuner, en attendant l’arrivée des premiers clients. Une belle journée s’annonçait.

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Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

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