40. Le grand saut

Au cours d’un dîner entre amis, décidez que vous méritez mieux. D’une main délicate, buvez votre verre de vin en écoutant les exploits des uns et des autres. L’augmentation tant attendue de Natasha lui a été accordée. Elle va s’offrir un voyage au Mexique pour fêter ça. David vient d’acheter son appartement, place de la Justice en face de l’hôtel Richelieu. Racky va être promue au poste de manager, elle a travaillé dur et le mérite. Et vous, vous êtes toujours stagiaire dans ce cabinet d’audit où les dossiers s’empilent sur votre bureau comme des pièces de Lego en bois dans la chambre d’un enfant. Vous vous sentez à l’écart de cette vie où le succès est une étape évidente à franchir pour tous ceux qui vous entourent.

Vous avez du mal à terminer votre dessert.

« Le chocolat est trop noir« , dites-vous au serveur qui fait mine de s’inquiéter pour vous.

Vous n’avez qu’une envie, retrouver les quatre murs de votre petit studio et vous cacher sous les draps de votre lit.

Sortez du restaurant en rigolant à haute voix. Les autres n’ont pas besoin de savoir que vous vous sentez mal. Prenez la direction de l’arrêt de bus. Il fait froid et les trottoirs sont mouillés d’une pluie glaciale. Marchez prudemment et faites attention à ne pas glisser. Attendent sous l’abribus une jeune femme blonde tenant sa paire de souliers à la main, et un homme plus âgé coiffé d’un bonnet rose. Montez dans le bus une fois qu’il est là et installez-vous à l’arrière du chauffeur après lui avoir acheté votre ticket.

Le lendemain matin, choisissez soigneusement vos vêtements et mettez du mascara pour donner de la profondeur à votre regard. Relevez vos longs cheveux noirs en un chignon soigné. N’oubliez pas de prendre un café et de manger quelques fruits. De mauvais poil, votre patron répond à votre bonjour par un « Tu es en retard Lucie, comme hier!« . Excusez-vous franchement et allez vous occuper de vos dossiers. Votre collègue Mariam se fait du souci pour vous. C’est une femme magnifique aux yeux verts et à la peau mate. Elle a l’âge de votre mère et l’esprit de votre filleule de cinq ans. Toutes les personnes sont gentilles à ses yeux et elle vous presse de vous trouver un fiancé. Vous lui offrez des fleurs une fois par mois pour la remercier de son attention.

« Je vais demander au patron un contrat de travail« , lui confiez-vous entre deux courriers.
Elle vous regarde en souriant et vous avez l’impression de fondre comme neige au soleil.
« Je ne devrais pas? »
« Je me demandais quand est-ce que tu le ferais pour tout te dire. Je pensais que tu te plaisais à évoluer dans son ombre. Fonce ma p’tite! »

Menton au ciel, allure fière, dirigez-vous vers le bureau de Mr. Dixon en prenant soin de redresser les plis de votre petite robe noire. Légèrement, donnez trois petits coups à sa porte et attendez qu’il vous réponde. « Entrez, Ah! Mademoiselle Lucie! Asseyez-vous donc!« . Prenez place sur cette chaise bancale en face de lui et trouvez votre équilibre afin de ne pas en tomber. Vous soupçonnez votre patron de ne pas vouloir remplacer cette brouette afin de se réjouir du malheur de celui qui s’y cassera le nez. Mais vous n’en dites pas un mot ; vous n’êtes pas là pour ça. Il vous observe, un sourcil relevé, prêt à vous fusiller. Son visage gras et luisant vous parait difficilement sympathique.

Vous vous raclez discrètement la gorge. « Mr. Dixon comme vous le savez, je suis à votre service depuis presque quatorze mois maintenant, et… »
« Mademoiselle Lucie, vous souhaitez donc nous quitter? J’avais songé à prolonger votre stage qui se termine effectivement à la fin de ce mois. Mais voyez-vous, le budget est un peu serré. Souhaitez-vous que nous marquions une pause de quelques jours ou que je vous change de poste? »
« En fait, Mr. Dixon je souhaitais faire le point de mon évolution avec vous et… »
« Je vous confirme que toute l’équipe est très fière de vos prestations Mademoiselle Lucie! Nous pensons même vous confier l’élément Marc pour sa fin de formation, afin que vous lui filiez quelques astuces voyez-vous. Votre sens de l’organisation est remarquable! »
« Merci Mr. Dixon, j’apprécie beaucoup. Justement je souhaiterai postuler à… »
« Oui Allô!! Ne quittez pas! Mademoiselle Lucie, nous poursuivrons un autre jour, je suis un peu occupé comme vous le voyez. Veillez à fermer la porte en sortant s’il vous plait et pensez à m’apporter un petit café bien serré. »
« … Merci Mr. Dixon« .

Sans demander votre reste, sortez du bureau de votre supérieur en marchant sur la pointe des pieds et sentez-vous misérable jusqu’à la plus petite cellule de votre corps. La colère monte en vous, et vous vous en voulez. Dehors le soleil brille, le ciel est bleu, les oiseaux chantent et volent d’arbre en arbre. C’est l’orage en vous. La pluie, le tonnerre et les éclairs. Dirigez-vous vers la kitchenette où la machine à café vous accueille d’un air triomphant. Vous l’entendez presque se moquer de vous. Vous appuyez frénétiquement sur tous les boutons et manquez de vous brûler. Des larmes vous piquent le bord des yeux et menacent d’étaler votre mascara sur vos joues. Résistez à l’envie de crier votre rage contre Mr. Dixon.

Vous sentez une présence dans votre dos et vous retournez, la boule toujours au ventre. Mariam a toujours ce sourire bête et consolateur aux lèvres. Elle vous regarde avec ses yeux de tante à qui vous pourriez demander un couscous royal afin d’y noyer votre chagrin. Votre cœur déborde d’amour pour elle. Vous vous demandez ce que vous auriez fait si Mariam n’avait pas été là. « Il ne m’a pas laissée parler! », lui dites-vous en manquant d’éclater en sanglots. Vous n’avez pas spécialement envie de partir au Mexique ou d’acheter un appartement Place de la Justice. Vous avez juste besoin de ne plus être la stagiaire de la bande. Vous rêvez d’évoluer. Vous avez envie de voir votre travail reconnu et de gagner un salaire correct et méritant. Et votre patron, Mr. Dixon, est malheureusement le dernier des cons.

Le soir, en rentrant chez vous, choisissez de flâner sur les trottoirs. Tête baissée, vous manquez d’entrer en collision avec un lampadaire pendant qu’une bande de garnements se moque de vous. Vous avez une pensée pour le poulet froid que vous vous servirez en guise de dîner, accompagné de quelques pommes de terre et de jus de tomate. Qui aime le jus de tomate? Personne hormis vous. Perdue dans vos pensées, vous vous surprenez à vouloir autre chose. Pour la première fois, vous songez à vous rebeller, à défier l’autorité, à démissionner. Vous vous imaginez frapper à de nouvelles portes, chercher du travail dans d’autres entreprises.

Dans votre tête résonne la voix de votre mère, hurlant de joie à l’annonce de la validation de votre stage. « Bravo ma fille! Je suis fière de toi! C’est si dur de trouver du travail dans ce pays. Accroche-toi bien! Peut-être que tu n’en trouveras pas d’autre et surtout, fais bien tout ce qu’on te dit. Sois sage. Tu sais combien nous avons dû travaillé dur pour que tu puisses réussir.« 

Et c’est ce que vous avez fait.

Tout ce qu’on vous a demandé, vous l’avez exécuté. Vous n’avez jamais rien contesté. Vous avez tout accepté.

La peur vous susurre des mots macabres à l’arrière de votre tête. Sournoise et vicieuse, elle veut vous empêcher d’oser quelque chose de nouveau. Et vous êtes déchirée entre le besoin de la croire et la folie insensée de l’envoyer valser. Sur le trottoir humide, continuez de marcher sans vous arrêter. L’abribus au loin est rempli d’enfants, de vieillards, de femmes blondes. Votre chat et ses bruyants ronronnements vous manquent. C’est la fin de journée. Le vent se lève, de fines gouttelettes se mettent à tomber sur la ville. En apercevant le bus au coin de la rue, pressez le pas et en souriant, promettez-vous de ne plus jamais servir de café à Mr. Dixon.

__________

Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !

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