39. L’enfant adulte à l’ombre des kapokiers

Le marché s’animait au fur et à mesure que le soleil se levait sur la localité de Mazoto. A l’ombre des kapokiers de la place centrale, de nombreuses femmes installaient leurs étalages sur des nattes de paille, ou parfois à même le sol. En chantonnant gaiement, elles se préparaient à l’arrivée des acheteurs qui bientôt, viendraient s’approvisionner en poisson séché, en volailles ou en tubercules d’igname. A quelques kilomètres de là, la petite Binta, son bébé au dos, se dépêchait de marcher sur le sentier sinueux qui menait à la grande place. Elle portait sur la tête un large panier tressé rempli de fruits frais, tous cueillis dans les plantations de son père. Des papayes, des mangues et quelques oranges, qu’elle espérait toutes vendre à ses clients habituels.

Quotidiennement avant l’aurore, Binta se réveillait pour préparer la bouillie de mil de ses cinq frères, mettre à chauffer de l’eau pour leur toilette et balayer l’arrière-cour de la maison familiale. A cette heure, tout le monde dormait encore dans la concession, mais dans quelques minutes, viendrait le temps de se préparer pour l’école ou pour les activités de récoltes dans les champs. Binta devait faire vite les jours de marché, car les places étaient rares sous les arbres et s’installer au soleil toute une journée pouvait très rapidement rendre malade son bébé.

C’était par une nuit de pleine lune que la petite Idunnu était venue au monde. Sa naissance avait été pour sa mère, le signe qu’un avenir meilleur se profilait. C’est en tout cas ce à quoi avait décidé de croire Binta, de tout son cœur et de toute son âme. Elle était fière de sa fille, de sa petite Idunnu qui aimait observer le monde de ses yeux noirs et vifs. Qui aimait attirer l’attention en poussant d’interminables petits cris joyeux. Qui ne se faisait jamais prier pour terminer sa bouillie de riz ou de maïs.

Aux premiers chants du coq, en ce jour de marché, Binta avait réveillé ses petits frères auxquels elle avait servi le petit déjeuner, leur avait recommandé de bien travailler à l’école puis s’était mise en route pour Mazoto. Son bébé encore endormi, elle l’avait attaché sur son dos à l’aide d’un pagne coloré, comme le faisaient toutes les femmes de son village avec leurs enfants. La localité voisine se situait à environ deux longues heures de marche, pendant lesquelles Binta pouvait se laisser aller à quelques douces pensées. Elle nourrissait secrètement le rêve de voir sa petite fille un jour partir étudier la médecine à la capitale. Pour réaliser ce projet, Binta ambitionnait de construire un commerce riche et prospère, et ainsi subvenir à tous les besoins de Idunnu.

Mais pour cela, il fallait de l’argent. Beaucoup d’argent. Il fallait vendre des dizaines de papayes, de mangues et d’oranges. Il fallait se lever encore plus tôt, et marcher vers Mazoto sans jamais se plaindre des crevasses qui ravageaient les talons et les pieds.

Idunnu toussa légèrement dans le creux du dos de Binta, qui alors avait fredonné une petite chanson pour la calmer : ♫ Les anges veillent sur toi, petite princesse, Dors en paix, petite princesse

Si sa mère avait été là, la vie aurait été différente. Binta aurait dormi plus longtemps sur le vieux mais confortable matelas de sa case. Elle aurait eu les cheveux tressés avec du fil brillant et chanterait les chansons du pays avec ses camarades de classe à l’école. Mais sa mère était partie. Trop tôt et trop brusquement, fauchée par la maladie. Avec elle, avaient été emportées l’enfance et l’insouciance de Binta. Le sol s’était alors ouvert sous les pieds de la petite fille de onze ans qu’elle était, qui jamais auparavant n’avait songé à imaginer la vie sans la voix chantante et les éclats de rire de sa mère. Il avait fallu grandir plus vite que prévu.

Quelques mois après cette tragédie, Binta s’était retrouvée piégée entre deux hommes dont elle ignorait l’identité. Ils étaient grands, ils étaient âgés, ils auraient pu être ses oncles. Comme à l’accoutumée, elle prenait sa douche à l’arrière de la maison, dissimulée entre quelques arbres, rassurée par le fait que son père et ses frères n’étaient jamais loin.

Ce jour-là, son père, contre toute attente, avait été retenu à la plantation ; les pluies diluviennes de la matinée avaient inondé les champs de maïs et avec quelques agriculteurs du village, ils avaient travaillé plus tard que d’habitude. Les frères de Binta, occupés à jouer aux billes dans la cour, n’avaient pas remarqué que la toilette de leur sœur s’éternisait. Ils n’avaient pas entendu les cris étouffés de Binta, qui se débattait comme une petite antilope tentant de s’échapper de la gueule du lion affamé. Ils n’avaient pas remarqué la traînée de sang qui coulait encore entre les jambes de leur sœur, alors qu’elle revenait vers la maison en titubant de douleur. Ils l’avaient crue, lorsqu’elle leur avait dit avoir glissé et être tombée sur les pierres qui tapissaient le sol de la petite douche aménagée en plein air.

Les premiers rayons du soleil se levaient et traversaient le feuillage des arbres qui bordaient chaque côté du sentier. Les oiseaux chantaient la douce mélodie du jour nouveau. L’air était frais et chargé d’une légère odeur de bois humide. Il avait plu cette nuit, pour le plus grand bonheur des cultivateurs. Binta ne perdait pas la cadence, elle marchait d’un pas décidé vers le marché de Mazoto, Idunnu continuant de dormir paisiblement sur son dos. Une fois arrivée sur la grande place, avec soin elle installerait ses fruits sur une natte de paille, donnerait le sein à Idunnu puis s’achèterait un peu de bouillie de mil et quelques beignets chauds en guise de petit déjeuner, en attendant l’arrivée des premiers clients. Une belle journée s’annonçait.

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Cette histoire est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages ayant réellement existé serait purement fortuite.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !

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