38. Déculturer pour mieux régner, ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

Imaginons un nouveau monde. Où les livres seraient strictement interdits. Où l’information serait rigoureusement contrôlée, dans son essence et dans sa transmission. Imaginons un nouveau monde. Où les pompiers n’éteindraient pas le feu, mais le mettraient aux maisons de tous ceux qui, clandestinement, y cacheraient des livres.

Fahrenheit 451 de Ray Bradbury est LA dystopie qui décrit superbement bien une telle société.

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Je suis de celles et ceux qui croient profondément aux pouvoirs des livres. Je n’imagine pas ma vie sans eux, sans leurs histoires, sans tous les secrets qu’ils me livrent.

Mon père me poussait constamment à lire lorsque j’étais petite. Et à dessiner aussi. Il savait que ces deux activités stimuleraient l’imagination et la curiosité de l’enfant que j’étais. Aujourd’hui, la lecture est une activité que je continue de chérir et qui constitue l’essentiel de mes hobbies. Un précieux me time* qui me permet de voyager et d’apprendre.

Le livre est un excellent vecteur d’accès à la connaissance. Quelle qu’elle soit. Les histoires, les biographies et autobiographies, les poèmes, les essais, la philosophie, pour ne citer que ces registres là. Lire est un exercice qui, pratiqué de façon consciencieuse, permet également de développer la pensée critique. Sans oublier le fait que les livres constituent une importante voie de transmission de l’histoire, de ce qui a été autrefois.

Je me souviens par exemple de toute l’émotion que j’ai ressentie à la lecture du Génocide Voilé de Tidiane N’Diaye. A l’époque, j’ignorais tout de la traite arabomusulmane. Je n’avais jamais eu auparavant l’occasion d’avoir accès à de l’information traitant de cette thématique. Elle ne nous avait pas été enseignée à l’école – contrairement à la traite négrière. Personne ne m’en avait jamais parlé. Ce livre avait été alors une révélation et m’avait beaucoup appris sur les 13 siècles d’esclavage en Afrique pratiqué par les arabes ; à sa fermeture, j’étais fière et très contente d’avoir appris quelque chose de nouveau.

Grâce aux livres, nous pouvons réfléchir à ce que pourrait être le monde de demain. Nous pouvons nous questionner sur notre société et sur ses dogmes. Nous interroger sur ce qui est, sur ce qui pourrait ne pas être ou qui pourrait être autrement.

Bref, lire ouvre la boîte dans laquelle nous sommes enfermés et y fait pénétrer la lumière. Lire nous éclaire, lire nous fait réfléchir et nous permet d’accéder au sens des choses – et non aux choses elles-mêmes.

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Il est donc assez logique que dans une société où les dirigeants auraient tout à perdre si les sujets avaient librement accès à la connaissance, on en vienne à interdire et à supprimer le canal par lequel est véhiculé cette connaissance : le livre. Moins la population en sait (sur elle-même, sur son passé, sur son identité mais aussi sur les autres), moins elle se posera de questions, et plus il sera facile de diriger d’une certaine manière. Ou devrai-je plutôt dire de ‘contrôler d’une certaine manière’.

La destruction des livres par le feu dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury n’a certainement pas été choisie par hasard. En outre par un corps qui, en temps normal, éteint le feu et sauve des vies : les pompiers. C’est un peu comme si un policier, dont le rôle est de veiller à notre sécurité, se mettait à nous agresser, à nous tuer.

Dans notre société actuelle, mettre le feu à un livre n’a en soi rien de grave. Que vous mettiez le feu à votre bibliothèque personnelle au milieu de votre salon n’engage que vous (si bien sûr vous n’en venez pas à également brûler la maison de votre voisin!). Ce qui est répréhensible par la loi et condamnable par la justice, c’est la motivation qui pousse à brûler un livre, qu’elle soit politique, morale ou religieuse, associée à l’expression publique de cette motivation.

Par exemple, en 2010, une personne portant le pseudonyme de Emilio Milano avait mis le feu au Coran en Alsace, et avait été alors mis en examen pour « provocation publique à la discrimination raciale ». Bien qu’il n’ait pas été condamné à de la prison ferme, son affaire avait fait grand débat dans les couloirs de la justice.

A l’époque nazi en Allemagne, beaucoup de livres dits ‘non-allemands’ avaient été symboliquement détruits par le feu pour revendiquer la suprématie de l’idéologie allemande. Étaient passées au feu entre autres des œuvres de Stefan Zweig et de Karl Marx. Au début de l’année 2015, l’Etat islamique (Daech) avait également réduit en cendre plusieurs milliers de livres au sein de la bibliothèque de la ville irakienne Mossoul.

Cette destruction symbolique d’œuvres littéraires par les flammes – appelée un autodafé – est extrêmement lourd de symbolique. Ce qu’il faut détruire, ce n’est pas l’auteur mais la pensée que véhicule son livre. Bien qu’il faille aussi admettre que détruire une pensée revienne aussi à détruire l’homme qui en est à l’origine. Afin que vous puissiez avoir une idée de quelques autodafés qui ont marqué notre histoire, je vous invite à lire cet article très intéressant du Figaro Culture.

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Pour garder en sa possession quelques livres, le héros de Fahrenheit 451, lui-même pompier, n’hésitera pas à mettre sa propre vie, et accessoirement celle de sa femme, en danger. Il protégera ses livres, cachés sous sa veste, pressés contre sa poitrine, tout le long de sa fuite face aux autorités de la cité décidées à en finir avec lui. Un homme qui lit est une menace pour l’équilibre de la société. Un homme qui lit voit clair. Un homme qui lit pense autrement. Il représente une menace pour l’équilibre sociétal ; en partageant sa connaissance, il risque d’éveiller la curiosité des autres et d’être à l’origine de possibles soulèvements. Il faut l’éliminer.

Notre héros refusera alors par tous les moyens de se laisser impressionné et manipulé.

J’ai trouvé qu’il était là, intéressant de se questionner sur les pseudo-dangers de la connaissance. N’aurait-il pas été plus simple, pour le héros, de se contenter de ce que voulaient bien lui donner les décideurs et ainsi avoir la paix?

Nous pourrions tous, comme l’écrit l’auteur, nous contenter de loisirs classiques ; ils sont rapides, expéditifs, empêchent de réfléchir. Par exemple : la télévision grand public. Ce n’est pas par hasard, je l’imagine, que certaines chaînes explosent leur audimat grâce aux télé-réalités.

Il fut une époque, il y a environ trois ans, où en quelques semaines j’avais développé une réelle addiction aux émissions de télé-réalité. A chaque fois que j’en regardais une, je ne faisais plus attention au temps qui passait, je me dépêchais de rentrer chez moi pour regarder le dernier épisode (un ramassis de bêtises maintenant que j’y repense), je ne réfléchissais plus ; par contre, je rigolais énormément et m’en amusais beaucoup. Et le pire, j’en redemandais!

Consommer ce genre de divertissement n’est absolument pas interdit, je ne dis pas qu’il faudrait définitivement tirer un trait dessus. Un épisode de temps en temps, pourquoi pas ? ça détend, effectivement. Mais je suis personnellement convaincue que ces émissions sont faites pour nous endormir sous leurs faux airs de divertissements. Et surtout, je pense qu’en abuser est loin d’être bon pour notre santé mentale et notre lucidité.

Donc oui, on pourrait rentrer dans le moule, comme le voudraient les dirigeants du livre Fahrenheit 451 pour la population de la cité. Ce serait tellement plus simple, nettement plus facile. Ne consommer que de l’information sélectionnée par les décideurs. Ne lire que des livres choisis pour nous. N’écouter que de la musique – ou des bruits! – qu’on nous propose. Et marcher dans le même sens que la foule. Être docile et sage. Un citoyen modèle. On pourrait le faire, économiser notre énergie tout en nous épargnant moultes problèmes inutiles.

Mais pour certains, une telle subordination serait synonyme de « mort vivante ». Être sans être. Ne plus penser. Ne plus grandir. Ne plus accéder à d’autres formes de vérités, de cultures. Ne plus remettre en question. Ne plus réfléchir.

Beaucoup de personnes, de nos jours, qui osent penser à contre-courant, qui défient l’autorité en remettant en question des idées bien installées par les décideurs ne sont pas vues d’un bon œil. Au moment où j’écris ce billet, je pense notamment à l’écrivain egyptien engagé Alaa El Aswany. Son cheval de bataille : les valeurs de la démocratie. En 2019, Alaa El Aswany a été poursuivi par la justice égyptienne ‘pour insultes au président’ et son roman J’ai couru vers le Nil a alors été interdit dans plusieurs pays arabes. En dehors de cet auteur, je pense aussi naturellement à toutes les personnes qui se battent pour amener la culture aux populations qui n’y ont pas accès, conscientes de son importance sur le bien-être et la construction de l’individu, et qui se heurtent aux obstacles érigés par certains dirigeants.

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Fahrenheit 451 est définitivement un livre qui m’a rappelé la grande place de la culture, de la lecture dans ma vie personnelle mais aussi dans la vie communautaire. L’importance de lire de bons livres, bien choisis, et je pense que c’est sur ce dernier point que je vais devoir, en ce qui me concerne, mieux travailler. Choisir un contenu constructif et pertinent est aussi important que d’entrer dans une librairie avec l’optique de s’offrir un livre. Ces deux actions peuvent et doivent aller de paire afin de nous permettre d’en apprendre davantage sur nous-même mais aussi les autres et sur la (les) société(s).

Comme je ne cesse de le dire, cultivons la curiosité, ne cessons jamais d’interroger, de chercher le pourquoi du comment, et cela même au risque de déplaire à certains. C’est de notre épanouissement mental et culturel dont il s’agit là, et je suis convaincue qu’il n’a clairement pas de prix.

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Une courte vidéo pour finir sur le sujet de la déculturation :

* moment à moi

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !

4 réflexions sur “38. Déculturer pour mieux régner, ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury

  1. Amazing writing. The power of reading. The freedom of thoughts and the long old century pain that many seems to ignore. From Asia , through the Americas, to Africa. In one society, there is censure, the other one a neglect that is costly and the last one a total scarcity. Like Manouchka beautifully wrote, reading opens mind, helps travel and many more. Sadly few of us do, and I really hope more people read this post to understand why we should.

    Aimé par 1 personne

  2. La connaissance/le savoir: un pouvoir. Le livre, un puissant moyen d’accès au savoir.
    Et comme il est plus facile de contrôler, de manipuler les peu personnes instuites, on peut comprendre la strategie de certains gouvernement à limiter ou à maintenir au plus bas le niveau education de leur population.
    Ton pere a bien été sage d’insister sur l’importance du livre.
    Merci aussi pour ce partage.
    R-D

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