31. La Vie matérielle de Marguerite Duras, et si observer était un art de vivre ?

Je trouve, en ce qui me concerne, que tout va souvent trop vite dans la vie. C’est une course permanente, sur une piste où il n’y a pas de ligne d’arrivée. Une course aux diplômes, au couple idéal, au travail parfait, au mariage pour certains, à l’achat du terrain, de l’appartement ou de la maison. Une course à faire des enfants, puis à devenir grand-parent si possible. Une course aux vêtements, aux voyages, aux sacs à main, au corps parfait et aux cheveux longs. Une course à la popularité, à la reconnaissance, au buzz, à la zen attitude, au bonheur, et j’en passe. La liste ne s’arrête jamais !

Nous passons notre vie à constamment courir après un but (si ce n’est deux ou trois buts à la fois). Une fois qu’on réussit à l’atteindre, il faut en trouver un autre. Et recommencer. La boucle n’est jamais bouclée. A croire qu’elle n’a aucun intérêt à l’être. Avoir des objectifs dans la vie est important, je dirais même indispensable pour avancer. Mais faut-il vraiment en avoir mille et risquer de se tuer à la tâche? Je ne suis pas de cet avis. Et ce qui m’attriste particulièrement, c’est bien le fait que nous courions trop souvent tête baissée, sans généralement prendre le temps d’apprécier le chemin sur lequel nous avançons.

Flashback sur mes années estudiantines ! Parfois il m’arrive d’y repenser avec une délicieuse et tendre nostalgie, car à ce jour, elles comptent parmi les plus belles années de ma vie. Je suis allée à l’université dans une ville ensoleillée au Sud de la France. C’est là-bas que j’y ai découvert les joies et les règles de l’indépendance. Je m’y suis fait des amis extraordinaires. Les expériences nouvelles faisaient partie de mon quotidien. J’adorais cette vie pleine de surprises.

Et encore aujourd’hui, une dizaine d’années plus tard, je peux décrire avec exactitude le goût qu’avaient les churros que l’on dévorait à la sortie des cours aux premiers jours de l’été, ou dépeindre la couleur verte des feuillages du parc avoisinant le campus au printemps. Je n’aurais aucune difficulté à reparler des soirées où nous allions avec ce même groupe de copines et de l’énergie que nous mettions à danser toute la nuit. Je pourrais raconter les quartiers de la vieille ville, ses rues et ses murs, cette odeur froide et légèrement sulfurée de pierres anciennes, et toutes les promenades que j’aimais y faire.

Je pourrais écrire des textes entiers et énumérer quantités d’anecdotes qui ont marqué ces formidables années. Je croquais et vivais chaque expérience de mes cinq sens. J’étais présente et prenais ma vie à bras le corps. J’en profitais à mille pour cent. De cette pétillante et insouciante époque, il me reste des centaines de souvenirs que je conserve jalousement, enfouis quelque part entre le cœur et la tête.

Et il faut dire que lire La Vie Matérielle de Marguerite Duras m’a effectivement ramenée à tous ces souvenirs. Je ne vais pas m’en cacher : cette œuvre m’a beaucoup touchée. Elle fait, selon moi, partie de cette catégorie de livres qui vous font voyager dans la vie de leurs auteurs, et qui à la fois vous ramène à vos propres expériences tout en vous invitant à une remise en question de votre mode d’existence.

Il faut dire que dans un premier abord, le titre de l’ouvrage – La Vie matérielle – m’avait d’abord laissée penser qu’il s’agirait d’une œuvre dans laquelle il serait question de discuter des modes de vie superficiels ou trop rattachés à l’unique dimension matérielle. Mais il n’en a été aucunement le cas.

Il ne s’agit là ni d’un roman ni d’une compilation de nouvelles. Ce livre est un recueil de textes à travers lesquels l’auteure livre des constats et des observations sur plusieurs éléments, lieux, réalisations qui ont eu à marquer sa vie. De ses amants à sa famille, en passant par son rapport à l’alcool ou à l’écriture – notamment de son roman L’amant , Marguerite Duras décrit dans 48 textes la vision aiguisée qu’elle a du monde. Ce qu’elle en garde. Ce qu’elle en retient. Ce qui l’a marquée.

Elle partage ses moments de faiblesse mais aussi de lucidité. Elle décrit la vie parisienne des années 80’. Elle évoque sa manière de conduire son automobile et le plaisir qu’elle en tire. Elle s’exprime sur l’hétérosexualité, l’homosexualité, l’art, la musique ou encore le cinéma. Elle parle de la vie, de sa vie, de son expérience de la vie.

Je suis certes quelqu’un de généralement curieux, du quotidien, de ce qui m’entoure, des autres. Toutefois, il est indéniable que La Vie Matérielle a largement remis en question ma manière de regarder et d’observer mon univers.

Marguerite Duras

Ce que j’en retiens, c’est que (tous) les détails comptent, que notre sensibilité est sollicitée, et qu’être présent doit essayer d’être une règle de vie quotidienne. Il ne suffit pas de juste vivre sa vie, de courir derrière des objectifs à atteindre et de faire son chemin. Saisir l’essence de ce qui nous accompagne dans la vie doit également être une quête en soi, comme peut l’être celle d’un but personnel. Cela est valable que l’on soit écrivain comme Marguerite Duras, ou pas.

La Vie Matérielle est donc à mes yeux une belle invitation à entretenir une attitude d’observation. De notre vie, de notre histoire, de notre société, des endroits par lesquels nous passons, des circonstances qui s’offrent à nous. Comment cependant y parvenir, quand nous avons déjà l’habitude d’aller trop vite, quand nous manquons constamment de temps? N’est-ce pas là l’occasion de repenser les priorités, ralentir si possible et redéfinir un rythme plus sain?

De cette lecture, je ressors dans tous les cas stimulée à maintenir un regard ouvert mais aussi critique sur le monde et sur ma vie, afin de ne pas seulement en être une actrice mais également un jour, pourquoi pas, une conteuse.

Se souvenir d’un père aimant, d’un premier jour de classe, d’un sac à dos coloré, d’un téléphone portable oublié dans un taxi, d’une vendeuse de bonbons, d’un vieux divan, d’une douce grand-mère, d’une crise de varicelle, d’un couscous juteux et fumant, d’un cœur brisé, d’un collègue drôle, d’une crise de paludisme, d’une amitié perdue, d’un long baiser en bord de mer, d’un maillot de bain trop petit ou d’une relation malsaine à la nourriture, et pouvoir le raconter, le décrire, le partager.

Quelle expérience merveilleuse que de pouvoir se remémorer sa vie!

Un livre que je vous recommande chaleureusement.

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