30. BOOK – Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit

« Les mots, c’est important. »

Cette phrase illustre parfaitement toutes les fois où je me suis retrouvée dans une situation délicate et embarrassante, prise au dépourvu et où j’ai été incapable de trouver les mots justes pour simplement exprimer mon ressenti. Dans un tel contexte, mon cerveau a parfaitement conscience de ce qui se passe, il a une idée bien précise de ce qu’il doit laisser exprimer par le biais de ma voix, mais aucun mot n’arrive à être prononcé soit à cause de la pression exercée par mon interlocuteur, soit à cause du malaise que je ressens à l’intérieur de moi et qui engendre un blocage. Alors je reste là, à subir l’instant. C’est désagréable. Vraiment très désagréable, de ne pas trouver la force et le courage nécessaires pour aligner les mots justes et exprimer ma pensée et ma vérité. Généralement ces temps de déconnexion ne durent jamais plus de quelques minutes, mais une fois que je retrouve mes esprits, je reste souvent interloquée me demandant ce qu’il a bien pu se passer pour que j’en arrive là. Les mots, c’est important pour exprimer ce que l’on éprouve.

Prenons un autre exemple pour interpréter l’importance des mots : lorsque quelqu’un, plus précisément un homme, décide de parler pour moi, prend l’initiative d’exprimer mes sentiments ou mon point de vue comme si il en était le détenteur, ou encore de me couper la parole sans aucune gêne. Laissez-moi vous raconter une petite histoire. Je me souviens, il y a quelques années, avoir passé un examen gynécologique assez désagréable. A la fin de mon méchant quart d’heure, j’étais encore allongée à attendre que la douleur se dissipe, quand fit irruption dans la salle où je me trouvais un infirmier stagiaire. J’aurais voulu recouvrer mes esprits en demeurant seule, et j’ignorais le but de sa présence alors que l’examen était depuis longtemps terminé. Clairement dérangée par sa compagnie soudaine, je fis donc l’effort de m’asseoir et de me rhabiller, mais commis l’erreur monumentale de me plaindre de la douleur encore vive que je ressentais. Je me plaignais certes dans les dents, mais oui, ce fut quand même une ERREUR! Car dans le plus grand des calmes, l’infirmier me répondit d’un ton à la limite de la condescendance : « Mais nooon, ça ne fait pas mal. ». Je m’en souviens comme si c’était hier. Mon sang ne fit qu’un tour! Et je ne pus m’empêcher de rétorquer dans une colère plus ou moins contenue : « D’où savez-vous si ça fait mal ou pas? Avez-vous un utérus?! ». Sans attendre d’explication de sa part (je n’ose même pas imaginé ce qu’elle aurait pu d’ailleurs être), je pris mon sac et m’en alla sans demander mon reste. Je venais de vivre le mansplaining – when a man tries to explain my own life to me! – ce concept popularisé par les féministes américaines, qui traduit toutes les fois où un homme, en prenant un ton condescendant ou paternaliste, explique à une femme quelque chose qu’elle sait déjà (merci Wikipédia!). Heureusement qu’à cet instant-là, je disposais en réserve de quelques mots faciles à prononcer pour exprimer ma vexation (les mots, c’est important). N’empêche, j’avais eu ma dose de bullshit pour au moins les 30 prochains jours!

Que les certains homme (et c’est important de souligner le fait qu’il s’agisse de certains hommes uniquement, et non de tous les hommes) parlent à la place des femmes sur des sujets qui n’appartiennent qu’à ces dernières, ou qu’ils fassent pression sur elles pour empêcher leur voix de s’exprimer, pour les décrédibiliser ou les empêcher encore d’exercer leurs droits, voilà de quoi il est question dans le livre « Ces hommes qui m’expliquent la vie » de Rebecca Solnit. J’ai lu cet essai d’une traite! Que ce soit la culture du viol, le harcèlement sexuel dans la rue ou sur le lieu de travail, la violence conjugale mentale ou physique, c’est dans un style sans langue de bois que l’auteure exprime son opinion et nous fait part de son analyse sur ces maux cruels dont souffre la société en général, et en particulier la société américaine.

Rebecca Solnit est originaire des Etats-Unis et a naturellement et essentiellement tourné la majeure partie de l’analyse du sujet vers son pays. Avec énormément d’exemples et de références, elle illustre et présente la violence de la société américaine. Société qui, parfois sans gêne, protège les criminels et les violeurs en reprochant aux victimes d’en avoir trop dit, ou pire d’avoir exagéré ou menti. Elle y évoque entre autres Anita Hill, professeur et activiste pour les droits des femmes, qui en 1991 a affirmé devant le Sénat des Etats-Unis que son superviseur, Clarence Thomas, lui avait fait des remarques à caractère sexuel. Le comité qui était à 100% masculin l’avait malmenée et traitée avec condescendance. Cela avait révolté bon nombres de femmes aux Etats-Unis, à juste raison ! Le concept de harcèlement sexuel avait été inventé par des féministes au milieu des années 1970, et ce procès, quasiment 20 ans plus tard, a montré une fois de plus que la parole de la femme pouvait toujours être aisément remise en cause par d’autres hommes.

Anita Hill, témoignant contre Clarence Thomas en 1991

Toutes les fois où je me suis sentie pointée du doigt, et que ma façon de vivre a été remise en question parce que j’étais un être humain de sexe féminin (et non parce que j’étais moi, ce qui est différent), ne sont pas des situations exceptionnelles. Et ce livre m’a fait une fois de plus comprendre que nombreuses étaient les femmes à souffrir de cette masculinité toxique à travers le monde.

Lors de mon séjour au Liban (je vous en parlais dans un précédent article), un voisin qui habitait le même immeuble que ma famille a eu, lors d’une discussion, à me poser la question suivante – en apparence simple et sans arrière pensée – (afin de planter le décor, sachez que le voisinage fait parfois un peu partie de la famille au pays du Cèdre, il vient prendre le café, peut devenir un bon ami, pose parfois des questions intrusives sur un ton mi-blague mi-sérieux, rien d’alarmant!) : ‘Tu travailles Manouchka?’ Question à laquelle j’ai répondu par un Oui. Puis il a continué : « Pourquoi tu travailles? Ton conjoint travaille déjà. », rajoutant que je n’avais nullement besoin de courir après une indépendance superflue, mon conjoint étant là pour se charger de tout (et quand je dis TOUT, je parle des factures d’électricité en allant à l’essence de la voiture, et pourquoi pas aussi en passant par ma lotion de visage!) et surtout, que je serais certainement mieux à la maison, là où devrait « en principe » être ma place. Rien d’alarmant vous ai-je dit, les gens aiment bien poser des questions dans ce pays que j’affectionne tout particulièrement. Et quand vous venez d’ailleurs et profitez du pays, vous démultipliez leur curiosité, ils ont envie de savoir comment les choses se passent chez vous. En tout cas, c’est ce que pour ma part, j’ai eu à constater et à vivre.

Il faut savoir qu’au Liban, selon les milieux d’où elles viennent, un grand nombre de femmes peut ne pas travailler parce que le devoir leur demande de prioriser le bien-être de leur famille (une femme qui travaille n’a pas systématiquement de temps suffisant pour veiller sur les enfants, la cuisine, les tâches ménagères, etc.). Ces femmes dépendent donc essentiellement de leur mari et disposent selon les cas de leurs « biens communs ». Je dirais même que la femme est tributaire de l’homme en beaucoup de points au Liban. Par exemple, il faut noter que le mariage civil n’existe pas au Liban ; c’est le mariage religieux qui fait foi, et par extension, les affaires familiales se règlent au tribunal religieux, dans une société patriarcale où les femmes ne sont pas forcément les grandes gagnantes du jeu. Par conséquent, si l’on se réfère à la communauté chrétienne uniquement, les enfants nés hors mariage au Liban sont dits illégitimes. Pour parler cru, ces enfants sont des bâtards. En effet, la femme n’a pas la possibilité de donner son identité, sa nationalité à son enfant lorsqu’elle est mère célibataire : sa parole ne compte pas, sa maternité ne fait pas foi. A mes yeux, ceci est la matérialisation d’une forme de violence à l’égard de la femme et de la grande limite de ses droits.

Poursuivons.
Même si elles font des études supérieures, une fois mariées, rien ne garantit que les femmes poursuivent une carrière professionnelle puisque la logique – pour ne pas dire les mentalités, veulent qu’elles fassent des enfants et s’en occupent à 1000%, ainsi que de leur mari et de leur maison. Bien sûr, il existe énormément de couples épanouis, des hommes bienveillants et aimants, ainsi que des femmes qui continuent de poursuivre leurs rêves et leurs ambitions après le mariage. Bon nombre de femmes dans leur foyer ont la possibilité d’exprimer ouvertement leurs idées et sont respectées des leurs. Elles gèrent les finances aux côtés de leur mari, et sont très épanouies en tant que personnes. Mais je voudrais surtout mettre en évidence ici ces autres femmes qui, au contraire des premières, ne peuvent décider de quasiment rien (sinon de rien du tout) parce qu’elles vivent aux côtés d’un homme qui ne leur accorde aucune place. Elles se contentent de faire leur devoir d’épouse et de mère, et leur mari décide du reste pour elles.

Les jeunes garçons libanais ne sont pas systématiquement éduqués de la même manière que leurs sœurs selon les familles ou les régions du pays. La place d’un jeune garçon n’y est pas dans la cuisine par exemple (c’est comme ça chez nous aussi en Afrique me répondra-t-on, mais laissez-moi croire et constater qu’il existe tout de même certaines nuances). Cependant, je trouve cela juste et même indispensable d’apprendre à ces garçons privilégiés qu’il n’est pas dégradant de ramasser leur assiette à la fin du dîner (au minimum!), quand les jeunes filles elles, cuisinent, font la vaisselle, le ménage ET étudient, lorsqu’elles ne se font pas imposer un mari. J’ai trouvé cela grave de si peu impliquer les jeunes garçons, dans la mesure où ils finissent par grandir avec cette idée fausse et bancale selon laquelle ils peuvent tout se permettre et que la femme est leur ménagère à tout faire.

Nombreuses sont les femmes au Liban qui réclament encore et toujours l’évolution de leurs droits. Si elles saisissent l’occasion de manifester encore aujourd’hui, comme lors de la dernière révolution d’Octobre 2019 où il était question pour elles de se réapproprier l’espace public (entre autres), c’est aussi pour revendiquer ce droit à pouvoir transmettre leur nationalité à leur enfant ou à leur mari étranger, ou pour demander une égalité hommes-femmes en matière d’héritage, de divorce ou de garde des enfants (1)(2). Les femmes ont énormément œuvré et donné dans l’histoire de la guerre au Liban. Jocelyne Khoueiry (combattante du Liban devenue non violente, fondatrice d’associations), May Murr (l’une des fondatrices des Gardiens des Cèdres) ou Mourina Solh (première femme candidate à la députation) sont des exemples de figures emblématiques qui se sont battues pour leur pays ; elles ont donné de leur personne et de leur vie pour libérer leur nation. Et je trouve personnellement l’histoire injuste envers elles, quand on voit toutes les revendications que les générations actuelles doivent encore mener pour accéder à leurs droits et pour avoir le droit d’exprimer leurs idéaux elles-mêmes.

Jocelyne Khoueiry, ancienne chef de guerre libanaise devenue pacifiste et fondatrice d’associations

Alors j’ai répondu ‘Oui’ au Voisin en lui expliquant que je travaillais parce que j’avais été éduquée par mon père (libanais) dans cette idéologie et cette valeur. Que j’avais fait des études. Et qu’en plus, n’ayant pas d’enfant, je me voyais mal rester chez moi à broyer du noir et à faire la cuisine toute la journée. Qu’aussi, mes parents, ma famille et mon entourage proche m’avait enseigné que je ne devais pas attendre d’un homme qu’il me paye ma lotion tonifiante (j’ignore pour quelle raison je fais une fixation sur cette lotion!) et que je devais continuer d’exister en tant que personne en dehors du cadre marital. Je pris le temps d’expliquer ma pensée et d’exprimer mes idées à ce monsieur qui peut-être estimait avoir la possibilité voire le droit de me dire ce qui était le mieux pour moi, comme il pourrait éventuellement le faire avec sa sœur ou l’épouse de son cousin, sans au préalable se demander quelles pouvaient être les aspirations de ces dernières, en adoptant une attitude paternaliste. Combien sont-ils à véritablement chercher à savoir quels sont les rêves des femmes qui les entourent? Quels sont leurs souhaits profonds pour leur vie? À savoir si elles sont réellement en sécurité ou à simplement croire lorsqu’elles disent qu’un homme leur a manqué de respect? Je me le demande.

Le Voisin m’avait observée attentivement pendant que je lui parlais de moi, de ma vie, de mes aspirations, de mes batailles. Le café versé dans la petite tasse posée sur la table en face de lui était devenu froid. Je crois que notre conversation prenait des allures de métaphysique. Mais je sentais bien que lui et moi ne percevions pas les choses de la même façon. D’autant plus qu’il avait en face de lui une femme métissée, de couleur, que bon nombre de personnes au Liban hélas assimilent systématiquement à du personnel domestique. Heureusement (!!), ils sont loin d’être tous aussi limités dans leur système de pensée, mais sur place (et je tiens à préciser que je fais référence aux libanais qui n’ont probablement jamais voyagé ou vu autre chose que ce qui leur est servi tous les jours), je prenais conscience au fur et à mesure que les jours passaient, que je représentais une « forme » de femme libre à leurs yeux. J’avais fait des choix pour moi, on ne m’avait pas imposé certaines choses de la vie. Je ne l’ai véritablement compris que bien des semaines plus tard, alors que je faisais un intense debriefing avec mon père.

Je me souviens d’ailleurs d’une phrase que m’a dite mon amie Rita, libanaise de Beyrouth, indépendante, autonome et célibataire de 36 ans, alors que nous nous promenions un soir sur la côte : « Nous ne savons plus qui nous sommes, nous voulons vivre la vie à l’occidentale, à l’européenne, et à la fois conserver certaines traditions qui n’arrangent pas les femmes. ».

Elle venait de me livrer un résumé de sa vie.

Dans son livre, Rebecca Solnit accorde tout un chapitre à Virginia Woolf qu’elle admire beaucoup. Et une phrase de Woolf a retenu mon attention : « En tant que femme, je n’ai pas de pays. » qu’elle répond lorsqu’on lui demande comment, selon elle, peut être empêchée la guerre. Une phrase lourde de sens, qui me laisse vaguement penser à Rita et à ce qu’elle pense de sa place de femme dans un pays qu’elle aime de tout son cœur, et qui peut laisser sous-entendre le rejet que subissent les femmes par la société, ou encore leur difficulté à s’allier aux hommes et se trouver avec eux une cause commune. (A ce propos, je dois me procurer et lire l’ouvrage « Une chambre à soi » de Woolf ; je meurs d’envie de le lire!)

Les exemples et arguments cités dans le livre « Ces hommes qui m’expliquent la vie » sont tous réels. Il ne s’agit aucunement d’une fiction. Ils traduisent une/des société(s) où les femmes subissent encore et toujours de fortes violences de la part de certains hommes, violences malheureusement passées parfois sous silence par d’autres hommes qui deviennent ainsi complices du mal posé. Il est vrai que beaucoup de femmes peuvent lire cet ouvrage et s’y retrouver. Nous avons je pense, en tant que femmes, toutes un peu à un moment donné ou à un autre, senti que notre avis (ou celui d’une amie, d’une sœur, d’une voisine ou d’une cousine) ne comptait pas vraiment ou que notre place voulait nous être arrachée parce que nous étions simplement des êtres humains de sexe féminin. A l’instar d’une américaine lambda qui lirait le livre de Rebecca Solnit et qui s’y reconnaitrait, il m’est aussi arrivé – surtout lorsque je sors seule – de choisir de m’habiller d’une certaine manière pour éviter des remarques déplaisantes voire déplacées, et non parce que j’avais envie de porter ces vêtements amples et larges ce jour-là (bien que j’avoue particulièrement aimer les vêtements amples dans lesquels je me sens si bien). J’ai entendu plusieurs fois dire qu’une fille devait se tenir décemment pour ne pas se faire harceler, et si peu de fois que les hommes devaient revoir leur conduite qui n’était pas acceptable. Les références citées dans ce livre sont certes majoritairement occidentales, mais en tant que femme du monde, je pense qu’il est difficile de ne pas s’y identifier ou de ne pas simplement ressentir d’empathie.

Toute cette réflexion m’a amenée à me questionner sur la position de la femme et la violence exercée à son encontre ailleurs qu’aux Etats-Unis. Quelles sont-elles par exemple chez nous en Afrique? Les femmes africaines peuvent-elles également se sentir concernées par les propos de l’auteure? Ce livre pourrait-il être d’utilité publique dans mon pays, comme il doit je pense l’être aux Etats-Unis? Je vis au Togo et je n’ai pas pu m’empêcher de voir le sujet sous cet angle, mon quotidien et mes réalités sociétales étant différents de ceux des américaines.

L’histoire nous apprend qu’avant l’arrivée des colons, les femmes africaines avaient du pouvoir. Elles étaient puissantes et indépendantes à bien des niveaux. Elles étaient respectées des hommes, de la société dans laquelle elles jouaient des rôles très importants. Il existait partout à l’époque des sociétés matriarcales voire matrilinéaires ; je vous invite d’ailleurs à lire cet article vraiment très intéressant et riche sur ces types de société qui ont marqué l’histoire en Afrique. Les femmes pouvaient être chefs de familles, de clans, de villages. Elles étaient également des guerrières, comme ce fut le cas de Yaa Asentewaa de l’empire Ashanti ou d’importantes figures politiques comme les reines égyptiennes Cléopâtre ou Néfertiti. Le genre ne constituait pas un problème : les hommes avaient leurs places puissantes mais les femmes avaient également du pouvoir, elles prenaient des décisions importantes et leur voix étaient écoutées, ce qui fait qu’il y avait une complémentarité, une collaboration et un épanouissement des deux sexes. Plusieurs ouvrages traitent de ce sujet absolument passionnant. Je vous proposerais à ce titre de lire L’Union matrimoniale dans la tradition des peuples noirs de Fatou Kiné Camara et Saliou Samba Malaado Kandji, ou encore La femme africaine dans la société précoloniale de Achola O. Pala et Madina Ly, deux ouvrages que j’ai moi-même sur ma wishlist!

La pensée actuelle tend malheureusement à nous faire oublier tout ce dont jouissait la femme africaine au cours de cette période précoloniale et à nous faire croire que le présent a toujours été tel qu’il est aujourd’hui. Il est bien vrai qu’il existe encore quelques sociétés matriarcales en Afrique (et dans le reste du monde également), mais elles demeurent peu nombreuses et restent exceptionnelles.

Je ne vous l’apprends pas, avec le colon est arrivé le christianisme mais aussi toutes ses idées tournant autour de la position de la femme dans la famille. Loin de moi l’envie de faire un débat autour de la religion, ici n’est pas la question. A l’époque où je vis, dans la société où j’évolue, dans mon entourage, la position de la femme africaine n’est plus celle dont on parle lors de la période précoloniale ; l’homme est au-dessus dans le statut juridique. Par exemple, l’homme est désigné comme le chef de famille aux yeux de la loi et dans le livret de famille. Au Togo, la polygamie est légale et permise, ce qui n’est pas le cas pour la polyandrie.

Je tiens quand même à faire une distinction entre le juridique, et ce qui se passe réellement autour de moi. Je connais beaucoup de femmes qui ne sont certes pas désignées comme étant le chef officiel de la famille, mais qui dans les faits le sont car ce sont elles qui travaillent et qui payent les factures et nourrissent la maisonnée. Je connais beaucoup de femmes formidables qui réalisent de grandes choses pour leurs communautés, qui agissent pour le bien de la collectivité et qui donnent de leur énergie pour que d’autres arrivent à se réaliser. Les femmes font tourner le pays, elles nourrissent des familles entières, elles font vivre le commerce, les marchés, elles élèvent leurs enfants parfois sans l’aide de leur mari, et elles marchent fièrement sans jamais baisser la tête. Je vois rarement des femmes se reposer au détour d’une réelle ou flâner à la devanture d’une maison aux heures chaudes de la journée. Elles sont toujours quelque part à faire tourner un petit commerce ou à vendre du riz fumant aux haricots à un groupe de travailleurs. Ces femmes sont si braves, si méritantes. Et je me suis souvent demandée si tous leurs maris étaient aussi acharnés qu’elles ne l’étaient elles, et surtout si ils étaient là pour les soutenir et les assister face à tant de difficultés et de batailles quotidiennes.

Je connais personnellement une femme qui a fait fortune dans le commerce des fruits et des légumes. Elle a un commerce florissant et j’aime acheter la plupart de mes légumes chez elle car ils y sont toujours très frais. Sur son lieu de travail en fin de journée, elle est très souvent en compagnie de son mari, qui l’assiste et lui donne volontiers des coups de main. Pour tout vous dire, je n’ai jamais senti que cette femme faisait des efforts pour avoir sa place de « patronne » quand son mari était à ses côtés. Ils forment au contraire une parfaite équipe où l’on sait qui est qui, et qui fait quoi. J’ai beaucoup d’admiration pour cette femme que je trouve vraiment très battante. Son succès, j’imagine qu’elle le doit à son travail qu’elle tient d’une main de fer, et aussi, au soutien de sa famille. Je ne sais pas pourquoi je vous parle d’elle, mais elle me fait penser à ces femmes africaines fortes qui ont réussi sans subir le patriarcat toxique qu’on peut parfois rencontrer aujourd’hui : elle est indépendante, libre, riche, et son mari est son allié, son équipier.

Source : file:///C:/Users/HP/Desktop/les-societes-matriarcales-en-afrique.htm

Mais ce n’est pas toujours le cas. Certains hommes se comportent méchamment et abusent de la dévotion de leurs épouses ou les font passer pour folles lorsqu’elles se plaignent de quelque situation désagréable. Notre société étant une société de ‘cousinage’ (tout le monde est le cousin de tout le monde!), il existe des cas où les frères et sœurs du mari décident parfois de s’immiscer dans les affaires de famille et faire taire une épouse abusée voire désabusée. Et la loi, dans les faits, n’est pas toujours au rendez-vous pour protéger ces femmes. En tout cas, cela reste compliqué. Ce sont nos réalités et les formes de violence que l’on peut rencontrer à l’égard des femmes.

Aujourd’hui, je suis de celles et ceux qui estiment qu’un féminisme – qui dit violences contre les femmes dit aussi féminisme, et il est également question de cela dans l’ouvrage – est nécessaire pour la femme africaine, mais il se devra d’être différent du féminisme occidental qui ne tient pas compte des réalités du continent. Les réalités de nos sociétés africaines ne sont pas les mêmes que celles des pays occidentaux. Les besoins ne sont pas les mêmes. Selon moi, il ne faut pas se voiler la face ; les femmes ont besoin que des luttes soient poursuivies pour faire asseoir mais aussi faire évoluer leurs droits, surtout en ce qui concerne les cultures rétrogrades et délétères qui mettent les femmes en danger. Une femme que j’aime vraiment beaucoup, que j’appellerais Afi, a à sa charge sa petite fille de 5 ans. Son mari, décédé il y a quelques mois des suites d’une maladie, l’a malheureusement laissée sans revenus ; il n’en avait pas les moyens. Elle n’était pas battue, ni violentée. Elle ne savait surtout ni lire, ni écrire. Afi a du se battre, sans l’aide de qui que ce soit pour se construire une indépendance nouvelle en vendant de la bouillie de mil, et ainsi parvenir à subvenir aux besoins de sa fille. Telle est la réalité de là où je vis. Les majorité des femmes doivent se démener pour accéder à l’indépendance, que leur mari soit présent ou pas. Certaines y parviennent plus facilement que d’autres. Des aides ne leur sont pas toujours proposées comme c’est le cas dans certains pays occidentaux. A cela il faut bien évidemment rajouter la violence physique de la part de certains hommes, les agressions, les expositions aux maladies, la pauvreté, le manque d’éducation, et j’en passe. La liste peut être très longue.

Alors oui, j’ai pris plaisir à lire « Ces hommes qui m’expliquent la vie ». Il est indéniable que j’ai énormément appris. C’est un sujet qui m’intéresse et me touche beaucoup à la base. Certains passages m’ont parlé, je m’y suis parfois identifiée. Mais ce livre ne sera pas forcément destiné à une femme lambda de là où je vis car il demeure incomplet. Une femme africaine n’est donc peut-être pas la cible de l’auteure selon ma perspective. Il manque tellement de problématiques qu’il est possible de rattacher à la violence faite aux femmes sous nos cieux : il ne s’agit pas seulement de harcèlement sexuel, de liberté de disposer de son corps en tant que femme ou de violence conjugale, il ne s’agit pas uniquement de ne pas croire une femme qui accuse un homme de viol. Oui, toutes ces violences existent bel et bien dans le monde! Des femmes en sont victimes et subissent des brutalités de la part de certains hommes, parfois dans la sphère publique aux yeux de tous. Pas plus tard qu’il y a quelques jours, une amie se plaignait du harcèlement qu’elle subissait de la part de son patron, et auquel elle ne pouvait pas vraiment s’opposer par crainte de perdre son emploi! Une femme pourra-t-elle dire « Non » sans avoir à fournir des explications? Nous avons encore du boulot. A toutes ces problématiques universelles, il s’agira donc de rajouter également la lutte pour la survie, le racisme (doit-on souligner par exemple les femmes noires en Afrique qui sont employées par des occidents et qui subissent parfois des violences racistes dans leur propre pays?), l’accès libre à l’éducation, le choix de se marier à un homme de son choix à un âge mûr, l’éradication de l’excision, et j’en passe.

Pour revenir à la problématique du racisme, qui est malheureusement inexistante dans l’ouvrage, je voudrais souligner que Anita Hill et Clarence Thomas sont tous les deux des personnes noires, ce que l’auteure a manqué de souligner. Quelle aurait été l’issue du procès si Anita Hill avait été une femme blanche? Ou si son agresseur avait été blanc? Comment le Sénat aurait-il géré cette affaire? Mon petit doigt me dit que la tournure des évènements n’aurait pas été la même, que la violence subie par cette femme aurait été toute autre, d’où l’importance de ne pas négliger l’aspect racial dans les analyses faites autour des violences faites aux femmes. D’ailleurs, je vous invite à lire cet article datant d’avril 2019, qui indique clairement que Joe Biden était président de cette commission totalement blanche à laquelle a fait face Anita Hill en 1991, et qui évoque les craintes de celui-ci quant à sa réputation alors qu’il venait d’annoncer sa candidature aux prochaines élections américaines.

Aujourd’hui 09 Avril 2020, au moment où j’écris cet article, j’ouvre le moteur de recherche Google et j’écris dans la barre de recherche : violences contre les femmes. La première information qui m’est proposé est une vidéo du site RTBF.be, intitulée « Le confinement est un révélateur des violences faites aux femmes« . Cela voudrait donc dire qu’une femme n’est pas en sécurité chez elle ; auprès de son mari, au sein de sa famille. Certains hommes se sentent tout permis, et ne craignent pas de violenter leurs compagnes parce qu’ils savent que leurs actes resteront masqués, impunis, que ce sera leur parole contre celle d’une femme et qu’elle ne sera sans doute pas crédible, ou pire, que cette femme n’aura pas le courage de le dénoncer!

Néanmoins, je reste positive et optimiste! Le 6 avril dernier, une célébrité togolaise dans le domaine de la musique nommée Papson Moutite a été incarcérée suite à des accusations de violences sexuelles sur plusieurs femmes (3). Ce qui démontre que la parole des femmes peut effectivement être écoutée et surtout entendue!

Je ne pourrai pas conclure sans mettre l’accent sur toutes les belles et grandes avancées qui s’observent depuis un moment, grâce aux activistes notamment présents sur Internet, hommes et femmes, qui font tout pour mettre à jour les atrocités que subissent les femmes de la part de certains hommes. Des hashtags permettent de lever le tabou, de libérer la parole, de prendre position, de dire non : #orangetheworld, #tenezvospromesses ou encore le très célèbre #metoo créé par la militante féministe Tarana Burke.

Je vous le disais en tout début de cet article : les mots, c’est important. Nous avons le devoir tous autant que nous sommes, hommes et femmes, d’encourager les femmes à s’exprimer, à dire leur vérité – et non à encourager le mensonge et la diffamation, nuance! Beaucoup de personnes créent des espaces sains et intimes où les femmes peuvent venir s’exprimer sur leurs besoins, leurs craintes, sur des sujets encore tabous sans avoir peur que leurs mots ne soient déformés ou détournés contre elles. Et ça fait du bien! Ces espaces doivent pouvoir par la suite s’étendre à leur famille, à l’espace public où les femmes doivent pouvoir se sentir également en sécurité. Les hommes ne peuvent pas expliquer aux femmes des situations qu’elles vivent dans leur corps et dans leur âme, et encore moins avec l’objectif vicieux et malsain de les infantiliser ou les humilier.

Il y a encore tant à dire sur le sujet, et surtout tant à faire! Il s’agit selon moi d’une responsabilité individuelle mais surtout collective. L’essentiel est de ne pas s’arrêter dans les efforts fournis mais de continuer à les encourager, pour le bien de toutes ces femmes qui n’aspirent qu’à vivre pleinement leur vie.

(1) https://information.tv5monde.com/terriennes/liban-que-veulent-les-femmes-de-la-revolution-d-octobre-330280
(2) https://www.france24.com/fr/20191023-liban-femmes-manifestations-pouvoir-beyrouth-contestation-inegalites
(3) https://l-frii.com/togo-papson-moutite-jete-a-la-prison-civile-de-lome/

2 réflexions sur “30. BOOK – Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit

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