35. A contre-courant, ou Sula de Toni Morrison

Ce n’est pas parce qu’une majorité de personnes approuve une idée que celle-ci est vraie.

Avez-vous déjà entendu parler de la théorie selon laquelle les chiens ne seraient capables de voir qu’en noir et blanc? J’ai moi aussi longtemps tenu ce discours. Tout le monde le disait depuis toujours autour de moi. Y compris mon vétérinaire. Et je l’ai naturellement intégré comme étant une évidence. Sauf que ça n’est pas vrai ! Selon des études scientifiques, nos amis les chiens peuvent distinguer le jaune et le bleu avec précision. Le rouge, un peu moins. Mais ils ne voient absolument pas qu’en noir et blanc. C’est donc une idée reçue ; bien qu’elle soit pensée par une majorité de personnes, elle n’est pas vraie.

Lorsqu’on a de bons arguments, il est assez simple de remettre en question une idée reçue.
Pour ce qui est des normes et des codes de la société, l’expérience s’avère être un peu plus complexe.

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L’anticonformisme est défini comme une attitude d’opposition voire d’hostilité aux normes et usages établis dans une société. A l’ère actuelle du numérique, ne pas posséder un smartphone ou ne pas être inscrit sur Instagram par choix peut être considéré par certains comme un acte anticonformiste. Généralement, ce refus de s’inscrire dans la ‘normalité’ entraîne un rejet plus ou moins violent de l’individu concerné ; on le traite de marginal, d’anormal, voire de fou. André Gide, écrivain français du XXe siècle disait d’ailleurs à ce propos : « Toute pensée non conforme est suspecte. » En prenant toujours notre exemple dans un contexte d’ère numérique, même en s’appuyant sur une ribambelle d’études scientifiques au sujet des dangers de la lumière bleue sur les yeux, une personne qui choisit de ne pas utiliser un smartphone est toujours vue d’un « mauvais œil » par les masses. Imaginez que vous fassiez le choix éclairé d’utiliser un Nokia 3310 alors que la majorité se jette sur le Samsung S20 ; « Mais qui est donc ce has been? » se demanderont-ils.

Autant qu’ils suscitent le rejet, les anticonformistes peuvent aussi forcer l’admiration. Nager à contre-courant, avoir le courage de trancher avec les masses et avec ce qui se fait habituellement pour assumer sa différence n’est pas donné à tous. Connaissez-vous beaucoup de personnes qui osent revendiquer une certaine originalité sans crainte de subir de représailles? Personnellement je n’en connais pas beaucoup, et je dois admettre que je suis toujours admirative et respectueuse de ces forces de caractère.

C’est avec une véritable fascination à l’esprit que je me souviens avoir lu les romans « L’amour dure trois ans » et « 99 Francs » de Frederic Beigbeder. Cet auteur et critique littéraire défraye la chronique pour ses idées rebelles et anticonformistes. D’ailleurs, son roman « 99 Francs » publié en 2000, dans lequel il dénonce les abus du monde publicitaire, lui avait coûté son emploi. Il a également eu à s’ériger contre l’humour dans son roman « L’homme qui pleure de rire » ; alors que tout le monde affirme que rire est bon pour la santé, Beigbeder choque en déclarant : « Quand l’humour devient la norme, c’est qu’on est complètement paumés. ». Encore aujourd’hui, l’auteur se fiche d’avoir l’air sympa ou de plaire. Ce qui compte pour lui, c’est de pouvoir exprimer ses opinions, d’autant plus qu’elles sont dérangeantes et ne plaisent pas forcément à tout le monde !

Pour d’autres, l’anticonformiste est aussi celui dont on doit se méfier, que l’on doit exclure et qui suscite même de l’hostilité. Prenons l’exemple des locksés. Certes, porter des locks aujourd’hui n’est plus vraiment exceptionnel, mais cette coiffure rencontre encore beaucoup de résistance sous nos cieux, principalement au sein des milieux professionnels qui considèrent que ce n’est pas une coiffure « propre ». Certains continuent toujours d’assimiler systématiquement les locks à la drogue! Heureusement j’ai envie de dire, ce genre de stéréotypes et d’idées arrêtées n’empêche pas certaines personnes de porter fièrement leur magnifique chevelure locksée, affirmant ainsi leur originalité et leur refus de penser comme les autres.

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Avec son roman Sula, Toni Morisson met brillamment à jour cette thématique de l’anticonformisme, à travers des personnages dont la réalité est en décalage avec les conventions et la société patriarcale dans lesquelles ils évoluent. Des personnages féminins forts et puissants qui s’approprient chacun une facette de l’histoire et qui expriment avec une violence particulière leurs conceptions de la vie. Je ne vais pas vous le cacher : Sula m’a profondément touchée. Cette femme noire, en quête de liberté, qui refuse de se marier comme l’a fait sa meilleure amie Nel et qui revendique son droit à disposer de son corps et de jouir de sa sexualité. Aux yeux de sa communauté, elle est une traînée, une fille aux mœurs légères, une mauvaise fréquentation, un porte-malheur.

Mais Sula n’en a que faire. Elle refuse d’être docile, elle ne veut pas répondre à l’injonction « Sois belle et tais-toi ». Quitte à être rejetée de tous et à finir seule, elle préfère de loin sa liberté. Elle veut faire ses choix, être indépendante et prendre le contrôle de sa vie. Contrairement à toutes les autres femmes qui, comme Nel, sont de bonnes épouses, de bonnes mères, comme le leur demande les valeurs établies de la communauté.

Dans ce roman, Sula m’a captivée. Littéralement. Je vous le disais plus haut, parfois l’anticonformiste fascine et appelle à la curiosité. Sula est un personnage que j’ai trouvé à la fois attachant et dérangeant. Comme c’est le cas pour chacun d’entre nous, sa vie est faite d’expériences humaines, elle a des ambitions et des rêves. Elle vit également l’amour mais toujours à sa manière, et ses choix de vie parfois contraires à l’éthique invitent à une remise en question de l’idéologie dominante au sein d’une communauté.

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Trop souvent, nous avançons dans nos vies avec des œillères. Beaucoup de règles de vie nous sont léguées de génération en génération sans aucune explication en ce qui concerne leurs bien-fondés. Combien sommes-nous à pouvoir expliquer par exemple la pertinence du mariage? Et pourtant, beaucoup dans nos sociétés africaines se font lyncher en choisissant de ne pas sceller d’alliance par le biais du bon vieux mariage traditionnel. Les choses ont toujours été comme ça, nous dit-on. Arrête de poser des questions, nous sermonne-t-on. Dans une communauté où les parents attendent que nous ayons des enfants pour enfin prononcer la réussite de nos vies, comment serait accueillie une sœur ou une amie qui revendique le fait de ne pas vouloir donner la vie? Sans nul doute à coup de cris et d’offuscations.

Il va sans dire que nous sommes dans une société forte en conditionnement. Et pour bousculer les habitudes, il est selon moi indispensable d’avoir dans nos rangs des anticonformistes. Des personnes qui osent réfléchir et penser autrement. Pas pour porter atteinte à autrui ou être néfaste à la communauté. Mais plutôt pour appeler à la réflexion utile et à parfois l’indispensable remise en question. Les êtres profondément atypiques, de mon point de vue, sont en mesure de faire évoluer les foules vers de véritables prises de conscience. C’est aussi à cela que doit servir l’anticonformisme, à sortir de cette attitude moutonnière qui facilite le contrôle des masses.

N’ayons pas peur de prendre les enfants en exemple. « Pourquoi ci? », « Pourquoi ça? ». Ils sont curieux de tout et anticonformistes à leur façon. Comme eux, c’est en posant des questions, en étant curieux de la vie, que l’on finit par trouver des réponses et redéfinir si besoin nos systèmes de pensées.

34. Une science, un chat et quelques électrons

La méditation est une de mes meilleures amies.
(Je n’aurais jamais cru pouvoir le déclarer un jour.)

Je fais partie de ces personnes qui réfléchissent beaucoup, sur tout, tout le temps. Je me pose énormément de questions. Sur la vie, sur les raisons de mon existence, sur la couleur des fleurs, sur mes relations aux autres. Sur tout, tout le temps. A cela, il convient d’ajouter mon hyper sensibilité qui est loin d’être une partie de plaisir au quotidien.

Avant de découvrir la méditation, toutes ces émotions m’épuisaient et me vidaient littéralement de mon énergie. J’avais l’impression en fin de journée d’avoir couru trois marathons. Aujourd’hui je ne suis pas encore sur le point d’entrer en lévitation, mais je dois dire que j’ai fait quelques progrès encourageants sur la gestion de mes émois.

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Mon premier cours de yoga m’a été offert par ma sœur, il y a 5 ans. Je me souviens de cette petite pièce sombre où nous étions six participants, installés chacun sur un tapis de couleur. Chaque mouvement que nous devions effectuer était guidé par la douce voix de notre coach, une élégante femme blonde d’origine allemande. Une petite musique de fond, mêlant flutes, cloches tibétaines et bruits de nature, contribuait à nous relaxer. Il me revient qu’à un moment du cours, nous devions nous allonger et imaginer que nous étions à la plage, en bord de mer, à profiter de la fraîcheur de l’eau sur nos pieds et de la douceur du vent sur notre peau. C’était vraiment très agréable.

Cette première expérience avait été si forte et si intense que je me souviens en avoir pleuré. J’avais réussi pendant une heure à m’évader, à sortir de la tourmente de mon esprit, à oublier mes quelques douleurs physiques, et à être juste là, en paix, en vie, en harmonie avec moi-même. Je découvrais le yoga, la méditation et c’était génial ! A la fin du cours, je n’avais qu’une envie : recommencer.

Aujourd’hui, grâce à une pratique régulière, la méditation m’aide à canaliser le volcan qui brûle en moi et à prendre de la distance sur certaines circonstances de la vie. Méditer m’apprend à observer ce qui se passe sans être dans l’agitation. Avec le temps, je travaille à accueillir intelligemment mes émotions et mes différents ressentis, à discipliner mon énergie et à être dans le moment présent. C’est une activité que j’essaye de m’offrir au quotidien, sur dix à trente minutes selon le temps dont je dispose.

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Dans le cadre de l’atelier d’écriture organisé par Befoune C. auquel je participe depuis quelques semaines, il nous a été demandé de lire un texte sur l’expérience du chat de Schrödinger. Cet article retrace une expérimentation menée par le scientifique Erwin Schrödinger ayant pour but de démontrer les limites de la physique quantique dans le monde macroscopique.

Ce n’est vraiment pas le type de lecture que je fais généralement, bien que j’admette que la science soit un domaine fort passionnant. Toutefois, ma curiosité a été interpelée. Je me suis donc retrouvée sur YouTube à regarder des vidéos traitant de physique quantique, d’électrons, de photons, pour finir par aboutir de clic en clic à du contenu présentant des notions de méditation associée aux lois quantiques.

Selon la méditation quantique (*), l’être humain est capable de guérir le corps physique grâce aux pensées et aux énergies. En clair, nos pensées et celles que nous absorbons influencent l’état de notre corps physique, notre santé, et même notre réussite! Autrement dit, en tant qu’être humain faisant partie d’un tout beaucoup plus grand que nous, il serait complètement erroné de nous arrêter uniquement à notre dimension corporelle : nous sommes faits de matière mais aussi d’énergies!

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Personnellement, je suis une adepte de la méditation de pleine conscience. C’est celle que je connais le mieux et qui me semble à ce jour la plus accessible compte tenu de mes capacités de concentration. Je m’assieds généralement dans un endroit calme et aéré, j’allume un bâton d’encens et je respire profondément jusqu’à ce que mes pensées trouvent leur chemin dans mon esprit.

Au bout d’un certain temps, le calme installé dans mon mental me permet de ressentir pleinement l’énergie de mon corps. C’est assez difficile à traduire par écrit, mais en étant concentrée sur le moment présent, je deviens capable de ressentir la présence de cette aura, de prendre conscience de son existence. L’objectif de la méditation quantique serait de pouvoir mobiliser l’énergie et la force de cette aura afin qu’elles permettent au corps physique de se régénérer. Une version revisitée du célèbre « Je pense donc je suis » de Descartes pouvant aboutir à un « Je suis comme je pense ».

Par exemple, si je pense de moi que je suis une personne extraordinaire, j’engendre une énergie positive qui agit sainement sur mon corps, et je serai en bonne santé. Et inversement.

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J’ai eu l’occasion un jour de rencontrer un guérisseur pranique qui a pris le temps de m’expliquer comment il travaillait. Je vous invite à regarder cette vidéo qui explique simplement ce qu’est la guérison pranique. Avec de l’eau, du sel et de la méditation, ce « pranic healer » pouvait aider un patient à se débarrasser des énergies négatives et à recouvrer la santé après plusieurs séances.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’une médecine classique conventionnelle et les appréhensions ne sont donc pas du tout les mêmes. Je dois même avouer qu’au début, je me demandais si je n’avais pas affaire à un charlatan. Mais quand j’ai découvert que dans mon entourage proche, un médecin spécialiste y avait parfois recours pour ses patients afin de limiter l’administration de produits pharmaceutiques, j’ai commencé à m’interroger et à me poser les bonnes questions au sujet de ce mode de guérison.

Il est vrai que je doute malgré tout de l’efficacité de ce procédé pranique pour les cas de maladie grave, comme le cancer par exemple. Toutefois, je suis convaincue que notre aura peut effectivement être encombrée d’énergies négatives, se ternir et favoriser la fatigue ou la maladie de notre corps physique.

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J’aime cette idée selon laquelle il existe des énergies en tout : en moi, en vous, en l’eau de pluie, en ces arbres, en ces nuages. La physique quantique dans un contexte d’expérience de vie ou de mort sur un chat ne m’intéresse pas vraiment. Cela reste pour moi toujours quelque chose de lointain, d’inaccessible, de l’ordre du virtuel. Les protons, les électrons, les noyaux radioactifs, je ne les vois pas, je ne les comprends pas. Je ne suis pas une personne scientifique pour tout vous dire.

Toutefois, ce que je retiendrai de cet article sur l’expérimentation menée par Schrödinger, c’est bien l’incidence de l’infiniment petit invisible à nos yeux sur le macrocosme. Elle me ramène indéniablement à l’impact de notre énergie, de nos modes de pensées sur l’état de notre corps physique, et par extension sur notre entourage.

Si j’ai la possibilité de méditer autrement, si je peux parvenir à transformer mes pensées en énergie positive au lieu de simplement les observer, si je peux les convertir en lumière et en chaleur et aider mon corps à mieux se porter, qu’est-ce qui m’empêcherait de m’y exercer ? Rien, absolument rien, si ce ne sont mes propres doutes, mes propres pensées limitantes.

Méditer et observer le moment présent, c’est bien.
Y ajouter une intention positive pour améliorer la matière, c’est mieux !

Au passage, si vous souhaitez vous exercer à la méditation, je vous conseille l’application Insight Timer, qui propose un choix varié de méditations guidées ainsi que des musiques et des exercices de respiration. Depuis quelques mois je l’utilise sans modération et en suis littéralement accro !

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* Définition de la méditation quantique : https://www.chakras-shop.com/meditation/meditation-quantique/
Photo : sacre-bonheur.com

33. L’indépendance, c’est in !

Je m’interroge tous les jours sur ma position de femme dans la société.

Qu’attend-t-on de moi? A quoi suis-je appelée? Que dois-je réaliser pour être une femme accomplie et épanouie? Suis-je traitée avec amour et respect? Est-ce que je mérite ma place? En quoi ai-je échoué? Ou réussi? A quoi ai-je réellement droit? Suis-je en train de me saboter en prenant telle ou telle décision?

Ma tête bouillonne au quotidien. Parfois j’en ai des maux de tête ! Je me pose des tonnes de questions existentielles. Mais je suis malgré tout consciente des privilèges dont je jouis et j’en suis vraiment très reconnaissante! J’aspire toujours à mieux, comme un peu tout le monde, mais j’évite de me plaindre et d’être ingrate envers la vie.

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Pendant mon séjour de vacances au Liban en 2019, j’ai eu l’occasion de côtoyer des femmes issues de différents milieux. Et j’ai été frappée par leur désir à toutes, sans exception, d’accéder à une forme d’indépendance, ou en tout cas à la grande place que pouvait avoir ce sujet dans les débats. En discutant un jour avec notre voisin d’immeuble, j’ai réalisé que pour un grand nombre de libanais, la place de la femme était encore à ce jour à la maison, dans la cuisine, à faire à manger et à s’occuper des enfants.

La question « Travailles-tu? » m’a été posée tous les jours! A chaque fois que nous rencontrions une nouvelle personne, que nous rendions visite à de la famille ou à des amis, on me posait la même question : « Est-ce que tu travailles? ». Au début j’étais confuse, car pour nous, le débat ne se pose même pas. Nous sommes en 2020. Tu es une fille, tu vas à l’école, tu finis tes études, tu travailles, ou tu as ton business, que tu sois en couple ou pas! Tu te dois d’accéder à ton indépendance financière car le monde est cruel envers les femmes qui sont oisives. C’est une réalité, qu’on le veuille ou pas.

Et là, j’arrivais dans un pays du Moyen-Orient où visiblement les choses ne fonctionnaient pas de la même manière. Puisque je répondais oui à chaque fois que l’on me demandait si je travaillais, le débat se poursuivait toujours sur ce que je faisais exactement, si cela me plaisait, si j’étais en couple, mariée, si j’avais des enfants etc. Pour que je comprenne finalement qu’en fait, beaucoup de femmes une fois mariée, se retrouvaient à ne plus travailler parce qu’il fallait être une « bonne épouse » et s’occuper des enfants, de la maisonnée, du mari, etc. Ce que j’ai trouvé pour ma part quelque peu rétrograde.

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Toutes les femmes au Liban n’ont pas la vie facile, et à ce jour, certains droits élémentaires ne leur sont pas accordés. Par exemple, une femme libanaise ne peut pas accorder sa nationalité à son enfant ; seul le père peut le faire. Un couple non marié n’est pas légitimé, qui plus-est un enfant issu d’une telle union. Que serait donc un enfant né d’une femme qui n’est pas mariée avec le père de cet enfant ? Faites le calcul : un bâtard comme ils le disent généralement.

Sans compter sur le droit au divorce, à l’héritage, et j’en passe. Des batailles de femmes, en veux-tu, en voilà au Pays du Cèdre! Je vous invite à lire au passage cet article publié sur le site de France 24, relatif aux dernières manifestations d’octobre 2019 et à la place des femmes dans ces manifestations.

Alors moi qui travaille et qui viens me prélasser dans un pays où les Noirs ne vont généralement pas en vacances, je représente une forme de liberté du sexe féminin auprès de certains libanais et j’en prends conscience au fur et à mesure que les jours passent. Je mesure la chance que j’ai dans ma vie de pouvoir faire mes choix, de pouvoir travailler et gagner ma monnaie. Une de mes petites sœurs qui est avec moi lors de ce voyage prend d’autant plus conscience qu’elle n’a pas le choix et qu’elle doit tout faire pour arracher son indépendance financière à la vie, elle aussi!

Des vacances pour certains, un voyage initiatique pour d’autres.

Je ne pourrai pas vous parler de cette expérience sans évoquer mon amie Rita, qui du haut de ses 36 ans, me confiera sa tristesse par rapport au machisme ordinaire qu’elle peut subir au quotidien, sur son lieu de travail ou dans sa vie de tous les jours. Car oui, l’âge est un facteur de pression dans la société pour les femmes qui ne sont pas mariées, qui n’ont pas d’enfants. Et ça commence généralement très tôt, autour de 20/22 ans. Comme si travailler et gagner sa vie devaient sacrifier les chances de rencontrer un homme!

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Le problème du Liban, c’est selon moi la difficulté qu’a la population à concilier les fortes influences européennes aux traditions orientales. On s’y perd, on ne sait plus sur quel pied danser. On veut tout à la fois. Et ça a du mal à fonctionner. Alors les femmes en pâtissent. Dans une société libanaise profondément patriarcale, elles subissent souvent et n’ont pas toujours le droit à la parole. Quand chez moi je me pose mille et une questions métaphysiques et existentielles, certaines là-bas réfléchissent à une manière de faire évoluer leurs droits les plus élémentaires.

Je ne conçois pas ma vie, en tout cas pas à ce jour, sans un travail, sans une activité génératrice de revenus. J’aurai beaucoup de mal. Ce ne serait même pas envisageable, il s’agirait d’un luxe que je ne pourrai pas me permettre. Et quand je pense à ces femmes qui sacrifient leur travail pour s’occuper uniquement de leur maison, je trouve cela très courageux.

Soit vous avez de la chance et un conjoint respectueux de votre sacrifice, qui s’atèle à vous accompagner sur ce chemin. Soit vous tombez sur un goujat qui vous minimise et vous fait vous sentir comme une moins-que-rien jusqu’à ce que vieillesse s’en suive.

Ce n’est pas évident.

Ce qui est certain, c’est que la liberté – de travailler, de choisir, d’avoir un enfant sans être mariée – est un véritable privilège, qui n’est pas donné à toutes et dont il faut savoir jouir avec intelligence. Pour soi-même, mais aussi pour toutes ces femmes qui gravitent autour de nous, qui marchent avec nous, qui se battent quotidiennement pour réussir ou pour que soient simplement respectés leurs droits élémentaires.

Ce voyage aura été une vraie leçon de vie.
Je pense que j’aurai certainement d’autres anecdotes à vous raconter, mais ça, ce sera pour un autre jour.

Photo : Freepick.com

32. A bout portant sur ces hommes qui expliquent aux femmes la vie, avec Rebecca Solnit

Il fallait que je revienne sur cet ouvrage, Ces hommes qui m’apprennent la vie de Rebecca Solnit et que je complète mon premier article afin d’apporter quelques éléments complémentaires.

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Il y a quelques années, un examen gynécologique ne s’est pas passé comme je l’imaginais. Il a été douloureux, désagréable et un infirmier stagiaire ce jour-là s’était permis de s’approprier ma douleur et de la minimiser. « Mais non, ça ne fait pas mal! » m’avait-il dit en me prenant de haut, alors que je me rhabillais en grinçant des dents. Je ne sais pas si vous vous rendez compte de la violence de la situation, de l’incongruité de cette scène où un homme m’explique à moi qui suis une femme que mes douleurs de bas-ventre ne sont pas aussi fortes que je le prétendrais. J’en ai encore mal à la tête, au cœur, au corps, rien que d’y repenser.

Quel adjectif pourrait donc exprimer le malaise provoqué chez une femme par un homme qui lui apprend des choses qu’elle sait déjà sur sa vie ou sur son corps? Que dis-je, un malaise? Je parlerai ici pour moi et dirais plutôt une rage et une envie de hurler au ras-le-bol!

Je déteste que l’on parle à ma place, qu’on dise à ma place mon ressenti, et pire lorsqu’on le fait sans mon consentement. Je sais parler, dire les choses comme je les pense lorsque je suis en situation de confiance, et je trouve cela profondément réducteur de me couper la parole pour essayer de s’approprier mes mots et mes dires, comme si j’étais une petite fille.

Ces hommes qui m’expliquent la vie est un excellent bouquin que nous propose là Rebecca Solnit autour de la problématique de la prise de langage à la place des femmes par les hommes, et pas que ! Violence conjugale, viol, agression sexuelle, tentative d’intimidation, et j’en passe. Toutes formes de violences à l’égard des femmes de la part des hommes y sont évoquées, appuyées d’exemples tirés de la vie courante, en particulier au cœur de la société américaine.

Il est vrai que l’analyse de l’auteure n’est pas totalement adaptée aux réalités africaines, dans ce sens où nous avons sur le continent des cultures différentes. Mais la généralité de ces violences, pouvant s’appliquer à des femmes issues de tous les continents, fait que la lecture de ce bouquin peut être recommandée à tous, femmes et hommes!

Les hommes qui généralement adoptent ce genre de comportement paternaliste et condescendant malsain vis-à-vis de la gente féminine, sont hélas souvent soutenus passivement par d’autres hommes qui ne les condamnent pas ouvertement.

Les femmes ont certes besoin, envie, que l’on pense pour elles, mais pas que l’on pense à leur place. On peut parler pour elles lorsque c’est nécessaire, mais pas à leur place. Il y a une grande nuance qui s’en dégage!

Un homme ne pourra pas dire à une femme lesbienne qu’être avec un homme lui sera plus bénéfique. Qu’en sait-il? Pourquoi un homme se permettrait-il de dire à une femme que la maternité est un gage de réussite de vie ou pas? Porte-t-il l’enfant? D’où un homme pourrait-il expliquer à une femme que les cheveux longs la mettent plus en valeur que des cheveux courts? Lorsque j’entends certains hommes expliquer aux femmes qu’elles devraient ou pas porter le voile, comment dois-je l’interpréter?

Lorsqu’un homme répond ou parle à la place d’une femme, c’est comme si il niait l’existence de celle-ci. C’est un peu caricatural mais c’est aussi simple que ça. Exprimé dans un anglicisme presque teinté d’une fausse sympathie, cela donne : le manswering, le mansplaining, le manterrupting, prenez l’option qui vous conviendra le mieux!

Je voudrais citer ici un homme, Augustin Trapenard, journaliste culturel et critique littéraire français, lorsqu’il dit dans une interview au QG Magazine : « Le problème est toujours le même : la domination de l’homme, c’est aussi une domination de langage. Si on parle à la place des femmes, c’est problématique. Je me dis toujours, en tant qu’auditeur, pourquoi ce n’est pas une femme qui parle ? Prenez tous les sujets autour de la GPA* en ce moment, c’est hallucinant, cela touche particulièrement les lesbiennes et on ne les voit pas sur les plateaux. On ne les entend pas. » Il a tout compris! Je vous invite d’ailleurs à lire cet interview dans son intégralité pour en savoir davantage sur Augustin Trapenard et sur ses combats aux côtés des femmes.

Alors certes, oui les avis de ces messieurs sont les bienvenus quand ils sont sollicités, mais les injonctions à ou les appropriations de notre féminité, non merci, surtout lorsqu’elles ne sont pas empreintes de bienveillance!

Nous n’avons pas besoin d’être dans un rapport de force avec les hommes. Bien au contraire! Les deux sexes je pense peuvent s’exprimer librement sans se sentir marcher sur les pieds. Cela dit, trop souvent, une femme qui prend la parole et qui le fait fermement est mal vue dans nos sociétés. On dit d’elle qu’elle a une ‘grande bouche’, ou pire qu’elle est impolie, qu’elle porte le caleçon. Parce qu’elle ose exprimer sa vérité et dire par elle-même ce qu’elle pense, elle est traitée de femme mal élevée ou de mauvaise compagne.

Que faudrait-il donc faire? Se taire pour paraître respectable et laisser les hommes parler à notre place? Ou tenter de bousculer certaines idées arrêtées pour avoir l’occasion de s’exprimer au risque de passer pour une grande gueule?

Personnellement, je préfère remettre ceux qui le méritent à leur place, sans demander mon reste. Et c’est ce que je n’ai pas manqué de faire avec cet infirmier stagiaire en lui demandant si il était en possession d’un utérus pour m’expliquer la vie! Son regard et son étonnement en ont dit long.

Assez dit pour aujourd’hui, je retourne à mes bouquins!

*Gestation Pour Autrui
Photo : 50-50magazine.fr