48. BOOK – Rébellion et transgressions, Maryse Condé ou le refus du conformisme

A l’âge de 19 ans, j’ai demandé à mon père de me raser la nuque. Toute la nuque, en gardant toutefois de la longueur sur le reste de ma chevelure. Je voulais m’attacher les cheveux en chignon haut, tout en laissant apparaître le haut de ma nuque rasée de près. Lorsqu’il m’a interrogée, assez surpris d’ailleurs, sur les motivations de ce changement de style capillaire, je lui ai répondu que j’avais envie de quelque chose de différent. Et pourquoi pas?

J’ai porté mes cheveux longs et défrisés durant toute l’adolescence, brillants et toujours bien coiffés, et au final, il faut le dire, plutôt conventionnels. Après des études secondaires dans une école tenue par des sœurs religieuses, je faisais mes études universitaires dans le sud de la France et ce qui me fascinait le plus, c’était de voir tous ces jeunes s’habiller et se coiffer comme ils le voulaient, comme ils l’entendaient. La personnalité s’affichait dans le style, et je trouvais ça beau, très beau. Alors cet été là, j’ai demandé à mon père de me raser la nuque pour concrétiser mon souhait d’être moi aussi différente, et en quelque sorte, libre sur le plan capillaire. Et il l’a fait, en souriant, presque en se moquant gentiment de moi.

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Dans Rébellion et Transgressions, tous les paragraphes appellent à remettre en question ce qui nous a été enseigné et inculqué comme étant ‘normal’ et ‘évident’. Que ce soit la maternité et l’amour d’une mère pour son enfant, le célibat de la femme ou encore l’attirance physique entre deux individus de sexe opposé, une invitation nous est adressée par l’auteure à tout questionner, à exprimer ce fantastique ‘Et pourquoi pas?’ qui pourrait décaler les manières de penser et de voir le monde. J’ai découvert un livre qui, à travers les réflexions qu’il propose, présente finalement assez bien la personnalité rebelle de Maryse Condé, mais surtout le processus d’élaboration de la psychologie de ses personnages, et par extension l’objectif du produit de son écriture dans l’esprit du lecteur.

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En ce qui me concerne, j’ai toujours été attirée et fascinée par les personnes authentiques, voire atypiques. Celles qui sont différentes de la masse, qui choisissent et assument d’être ce qu’elles sont vraiment. Peut-être parce qu’au fond de moi, c’est ce à quoi j’aspire quotidiennement : être moi, authentiquement moi et non la copie conforme de quelqu’un d’autre, et être simplement ce que je suis appelée par l’Univers à être et non ce que d’autres auront décidé pour moi.

Mais comme nous le savons tous, être soi n’est pas toujours facile dans une société où les véritables authentiques sont parfois catalogués de marginaux, voire d’anticonformistes dans le sens le plus péjoratif du terme. Généralement, il faut une sacrée dose de courage pour affirmer son identité, son individualité, quitte à subir le rejet de la majorité pour jouir d’une certaine liberté. En clair, travailler à être soi, souvent ça tiraille à l’intérieur, ça crée du désordre, et ça peut faire très mal.

Aller à la rencontre de soi est un thème qui revient souvent dans ce livre où Maryse Condé nous explique son choix d’offrir cette aventure à quasiment tous les protagonistes femmes de ses romans. Et ce n’est pas par hasard qu’elle le fait puisqu’elle a été elle-même longtemps à la recherche de son individualité. Elle le raconte extrêmement bien, à travers ses voyages dans le monde, à travers sa relation de couple avec un Malien Malinké, à travers son écriture et sa carrière d’écrivain.

Je découvre une femme absolument inspirante qui a décidé de ne pas s’enfermer dans les cases que d’autres lui avaient attribuées, mais qui plutôt ne cesse de se questionner sur qui elle est vraiment, sur ce qui est bon pour elle, sans avoir peur de bousculer des vérités (si on peut parler de vérités) préétablies dans la société.

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Quelles sont les fois où j’ai eu le courage d’entrer en opposition avec ce qui était sociétalement normal, et surtout quelles étaient mes motivations ? Voilà une des questions que j’ai eu à me poser en lisant cet ouvrage. Le style vestimentaire ? Le choix de l’alimentation ? La décision de ne pas utiliser Instagram ? Si une coiffure non conventionnelle à l’âge de 19 ans est l’expression d’un instant de rébellion, choisir de marcher à l’inverse du troupeau à 30 ans passés marque selon moi davantage le désir d’être soi, d’être libre, et de s’affranchir des diktats de la société dans laquelle on vit après moultes réflexions sur ce qui est politiquement correct et ce qui l’est moins.

Lorsqu’on est jeune et plein de fougue, il est plus facile de faire fi de l’avis des autres du fait de l’appartenance à un groupe. On est ensemble, et cela nous donne des ailes. On ne se sent pas seul et on n’a pas peur de déplaire. Du moins, on ose défier en ayant pour bouclier son entourage.

Force est de constater que la situation évolue sur le chemin de l’âge adulte. Comment une coiffure provocante serait-il perçue par exemple dans mon entreprise, par mes collègues ? Leur regard changerait-il également sur la qualité de mon travail en plus de mon apparence physique si pour eux, ma coiffure ne correspond pas à leur conception de la normalité ? En grandissant, l’individualité prime sur le groupe pour la plupart d’entre nous, même si nous ne l’avouons pas ouvertement, et Maryse Condé l’explique très bien dans cet ouvrage. Pour l’autrice, l’identité collective est une illusion. Chacun de nous à un moment donné ou à un autre a envie de savoir qui il est vraiment, indépendamment du cercle auquel il appartient. Aller à la rencontre de son individualité, selon Maryse Condé, requiert la remise en question de règles préétablies, le refus éventuel du conformisme et le questionnement de l’histoire familiale.

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Je vous avoue n’avoir lu aucun roman de Maryse Condé à ce jour, mais je sais qu’après Rébellion et Transgressions, je comprendrai beaucoup mieux la psychologie des personnages de ses romans. Et c’est également un aspect qui me pousse à vous encourager à lire cet ouvrage, surtout si vous êtes admiratifs de l’autrice. D’ailleurs, il me tarde de lire « Moi Tituba Sorcière… Noire de Salem » ; les avis sur cet ouvrage sont tous très positifs et donnent vraiment envie de le découvrir.

Je vous laisse sur cet extrait, qui j’espère, sèmera une graine de réflexion constructive dans votre esprit :

« Pourquoi ne pas accepter les gens tels qu’ils sont ? J’arrivais dans une société malinké, j’avais un mari malinké mais je ne suis pas malinké et je ne suis pas musulmane. Il est normal que je ne pratique pas la religion, normal que je n’aime pas l’huile de palme, normal que je ne sache pas porter un grand boubou. Pourquoi faut-il que les gens me jugent à travers des éléments extérieurs ? Pourquoi ne peut-on pas m’aimer pour ce que je suis ? Au fur et à mesure qu’on voulait me forcer, me faire conformer à un modèle, je m’en éloignais et voulais devenir différente, non pas pour le plaisir de choquer, simplement pour être acceptée sur d’autres bases que les bases fausses que l’on voulait m’imposer ; c’était comme toujours une recherche de vérité et d’authenticité.« 

SO INSPIRING !

47. BOOK – The Complete Persepolis, de Marjane Satrapi

J’ai terminé la lecture de la formidable bande dessinée – ou roman graphique – The Complete Persepolis, une autobiographie de l’iranienne Marjane Satrapi. Un vrai bijou qui raconte une partie de la vie de l’autrice entre son enfance dans son pays l’Iran, où elle grandit à Téhéran au moment où débute la révolution de 1979 – le pays entrera en guerre par la suite contre l’Irak alors qu’elle est encore toute jeune – et l’Europe où elle essayera de trouver son indépendance et sa liberté.

Marjane Satrapi. Une jeune fille pétillante, une femme touchante, un personnage fort qui je pense réveillera en toute personne qui la lit un désir de liberté mais aussi d’affirmation de soi. Dans un pays où la liberté d’expression connait de sévères restrictions, où les femmes ont l’obligation de se voiler entièrement (à l’époque où se déroule l’histoire) et où la soumission au régime politique conservateur et religieux ne se discute pas, Marjane Satrapi passe pour une rebelle. Elle EST une rebelle, une dissidente. Et elle n’est pas seule : sa famille – son père et sa mère – tout au long du récit l’encourage à avoir ses propres convictions, à exprimer ses idées et ses pensées, à ne pas subir sa vie, à ne pas se laisser aveugler par la peur du système politique malgré les dangers de mort qui pèsent sur les récalcitrants ; des parents qui sont prêts à tout sacrifier pour que leur fille un jour, réussisse à bâtir un avenir loin du chaos et de l’oppression.

En lisant cette bande-dessinée toute présentée en noir et blanc uniquement, j’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas simplement de quelques dessins destinés à nous faire rire, mais surtout de textes forts et soigneusement travaillés, appelés à nous informer. Un véritable témoignage de vie sur l’exil et l’identité, un hymne au puissant désir de liberté mais aussi une ode au patriotisme, à l’amour pour son pays.

A travers son histoire transpirante d’authenticité et de sincérité, Marjane Satrapi incarne la jeunesse iranienne certes, mais aussi je pense, un peu de toutes ces jeunesses opprimées qui ont soif de liberté et d’indépendance, celles qui veulent pouvoir choisir leur style vestimentaire, pouvoir porter des pantalons serrés, des jupes courtes ou encore du rouge à lèvres, celles qui veulent faire le choix de faire la fête ou encore d’étudier à l’université, de se marier ou de divorcer, entre autres bien sûr.

Il faut dire aussi que The Complete Persepolis est un livre qui m’a également donné envie d’en apprendre un peu plus sur ce pays qu’est l’Iran, de pousser la porte de la curiosité pour ne pas m’arrêter aux on-dit, à ce que nous proposent les médias, pour aller plutôt à la pêche aux informations, à la découverte de leur histoire, de leur culture, de leur réalité d’aujourd’hui.

Comme je vous le disais, un vrai bijou de livre que je vous recommande sans hésitation.

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Je voudrais au passage souligner qu’un ami m’avait proposé d’en lire la version originale française il y a quelques mois, mais j’avais malheureusement eu beaucoup de mal à accrocher dès les premières pages. Et pour cause, je venais de terminer la lecture des 4 tomes de L’Arabe du Futur, par Riad Sattouf, toujours une bande dessinée autobiographique dont le 5e tome est d’ailleurs attendu pour la fin de cette année. J’avais à l’époque littéralement dévoré l’ensemble de l’œuvre et je me souviens avoir beaucoup rigolé. Et autant le dire, j’ai un faible pour les auteurs du Moyen-Orient!

Alors, lorsqu’en Juillet j’ai reçu la version anglaise de The Complete Persepolis (merci J.!!!!!!!!!!!), j’ai été absolument enchantée. Non seulement j’étais cette fois-ci disposée à me plonger dans l’histoire, mais ce livre répondait aussi à mon challenge de cette année : lire beaucoup plus en anglais ! Je trouve que je progresse plutôt bien, et j’espère continuer sur cette lancée.

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Je vous laisse sur cette vidéo des Artisans de demain, dont la chaîne Youtube est à elle toute seule un véritable voyage. Ils sont allés en Iran et partagent ici leurs impressions. Loin des clichés et des on-dit habituels. A savourer.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !

46. BOOK – Présence de Dieu de Neale Donald Walsch

Avant d’en venir au livre, laissez-moi vous raconter une petite anecdote.

Un jeune homme m’a posé il y a quelques années la question suivante : « Et sinon, qu’est-ce que tu fais dans la vie? ». C’était lors d’une soirée culturelle où je prenais du bon temps avec un groupe d’amis. Question à laquelle j’ai malicieusement répondu en souriant face à l’air condescendant qu’il arborait : « Rien, j’existe ». Je me souviens encore de son regard rempli d’étonnement, pour ne pas dire de son épouvante (Ô Sacrilège! Une femme qui ne fait rien de sa vie!) au moment où je finissais de prononcer ces mots.

Il m’a posé la question une seconde fois : « Pardon? Tu fais quoi dans la vie?! ». Sereinement, et toujours le sourire aux lèvres, je lui ai à nouveau répondu : « Je te l’ai dit, j’existe, je ne fais rien de particulier, je me contente d’exister. »

A ce genre de question – Tu fais quoi dans la vie? – on s’attend généralement à ce que vous répondiez par un « Je suis graphiste » ou « Je suis entrepreneur dans le domaine du bâtiment », ou encore « Je suis analyste financier » ou « Femme au foyer ». N’importe quoi qui pourrait attester de votre statut professionnel ou sociétal, mais sûrement pas un vague « J’existe! » qui pourrait dangereusement pousser l’interlocuteur au désintéressement total.

Autant donc vous dire que je venais de passer aux yeux de ce monsieur pour une femme à la limite du déséquilibre mental, probablement perchée, en quête de sens primaire pour sa vie. J’étais sur le moment tout, sauf quelqu’un d’intéressant. J’en avais bien ri car je savais en lui répondant qu’une réplique atypique le mettrait dans une forme d’inconfort et qu’il me tournerait sans aucun doute le dos. Et c’est bien dommage car je ne m’étais pas trompée sur ce que j’appelle là une étroitesse d’esprit.

Inutile de vous préciser que notre conversation s’était arrêtée là et que nous nous sommes plus jamais revus.

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La lecture de Présence de Dieu, de Neale Donald Walsch, m’a ramenée au sens de la vie comme souvent nous oublions de l’appréhender ; notre relation à nous-même tout d’abord, mais aussi aux autres, à Dieu, à l’Univers. Ces thématiques essentialistes sont au cœur de cet ouvrage. Au fil des paragraphes, nul doute que l’auteur cherche à nous faire réaliser que nous sommes la personne la plus importante de notre existence, et que nous sommes surtout faits d’amour que nous sommes naturellement appelés à donner à ceux qui nous entourent. Et contrairement à ce que la société actuelle nous pousse à considérer et à croire, notre richesse matérielle, notre métier ou notre patrimoine ne devraient pas être nos identifiants. Les éléments qui nous construisent et qui nous définissent ne devraient pas être extérieurs à nous.

Aussi, pour l’auteur, il est important d’accorder nos valeurs et nos croyances à nos actions. Il n’est pas bon pour notre bien-être de répondre à des requêtes extérieures juste pour rentrer dans un moule et faire comme tout le monde. Par exemple, lorsque vous participez à une manifestation, croyez-vous vraiment au message diffusé ou y allez-vous seulement pour être bien vu des autres?

« Qui suis-je vraiment? » est LA question qui découle de la lecture de Présence de Dieu.

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Lorsque j’ai arrêté de me défriser les cheveux en 2009, je me rappelle avoir consacré un nombre incalculable à l’entretien et aux soins de mes cheveux naturels, qui en toute franchise, me le rendaient bien : ils poussaient fabuleusement, étaient en bonne santé, et j’en étais très fière. Je tenais aussi un blog sur lequel je partageais toutes mes expériences et toutes mes astuces, mon journal de bord capillaire. J’y mettais tellement de temps et d’énergie que j’en étais naturellement venue à m’identifier à … mes cheveux ! Je ne m’imaginais plus être Manouchka sans ma touffe, sans mon afro. Je refusais de songer à la possibilité de me faire couper quelques longueurs, par crainte de ne plus ‘exister’. Et cela avait duré des mois!

Jusqu’au jour où, sur un coup de tête en 2011, j’ai demandé à me faire couper les cheveux extrêmement courts, pour ne pas dire à ras. Une merveilleuse sensation de m’être libérée d’un fardeau m’avait envahie. En quelques coups de ciseaux et de tondeuse, ma personne n’était plus réduite à ma touffe de cheveux. J’étais maintenant une personne, une femme, avec des émotions, des joies et des peines, une histoire, un désir de me construire et de progresser dans la vie, des rêves, des projets, etc. Je n’étais plus des cheveux frisés, un blog ou des soins capillaires maison. Mes cheveux ont repoussé depuis, et je n’ai plus eu peur de les recouper à plusieurs reprises, selon mes envies.

Et aujourd’hui encore, en réalité, je ne suis ni mon travail, ni ma voiture, ni ma maison ou encore les livres qu’un jour j’écrirai. Je ne suis pas mon club de lecture ou les livres que je lis. Je ne suis pas ma relation de couple ou mes chaussures préférées. Je ne suis pas les amoureux que j’ai eus ou les amies que j’ai perdues. Tous ces éléments extérieurs à ma personne ont leur importance et leur précieuse place dans ma vie, mais je ne peux (et ne veux) pas être réduite uniquement à eux.

Il m’est arrivé, et il m’arrive encore, de me poser la question : Qui suis-je vraiment? Et de la retourner dans ma tête de toutes les manières possibles. Qui suis-je vraiment? Nous sommes tellement nombreux en réalité à nous poser cette question à un moment donné ou à un autre de notre vie. Ce qui est totalement naturel ! Et la réponse, comme le souligne cet ouvrage encore une fois, est à l’intérieur de nous : qu’aimons-nous? quelles sont nos valeurs? nos principes? en avons-nous? en quoi croyons-nous? Il est intéressant voire indispensable de faire régulièrement le point sur notre personne, et voir si le chemin que nous choisissons d’emprunter dans la vie correspond effectivement à ce que nous sommes vraiment.

Toutes ces choses matérielles que nous possédons, ou pensons posséder, peuvent un jour ou l’autre finir par disparaître. Sans prévenir! Que restera-t-il pour nous définir si ce n’est ce dont nous disposons à l’intérieur de nous?

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Quand je repense à ce jeune homme qui, quelques années auparavant, m’a demandé ce que je faisais dans la vie, je souris encore aujourd’hui car je suis contente de ne pas avoir eu à ME définir en premier lieu par mon travail. Ce que je trouve dommage, c’est que l’on s’en tienne généralement au métier d’une personne dans nos sociétés, ou du moins à son activité professionnelle, pour lui accorder un certain crédit. Nous devons nous souvenir que nous sommes tous bien plus que nos emplois.

Pour prolonger la lecture, je vous recommanderai de lire également Conversations avec Dieu du même auteur, disponible en trois tomes. Mais si vous n’êtes pas très motivés par les versions écrites, vous pouvez aussi écouter les versions audio disponibles sur YouTube. De vraies pépites à partager autour de soi.

 

45. Les visages de l’innocence

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Shekina est un petit garçon vif et extrêmement souriant. Il a quatre ans. Quand il n’est pas à l’école, il adore courir avec les enfants du quartier, manger des bonbons et jouer au ballon. Il a une profonde joie de vivre. Parfois, il tient également compagnie à sa mère qui gère une petite échoppe au coin de notre rue ; on peut y acheter du riz, du pain sucré ou du savon. Lorsqu’il me voit arriver, il lève toujours sa petite main vers le ciel, les doigts bien écartés, et la secoue d’un geste franc et enjoué pour me dire bonjour. Alors je sens mon cœur battre d’amour pour cet enfant, innocent et simplement amoureux de la vie, encore totalement inconscient des tristes réalités du monde dans lequel nous vivons.

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Les feux tricolores viennent de passer au rouge. Je freine et me positionne à l’arrière d’un taxi dont l’état de rouille particulièrement avancé me fait sourire ; des vitres baissées du véhicule s’échappe une musique entraînante et joyeuse. Sur la gauche, la plage puis l’océan bleu s’étendent à perte de vue. De nombreux cocotiers s’élèvent à quelques mètres du trottoir, leurs grandes feuilles dans le vent. Le ciel aujourd’hui est dégagé, il n’y a aucun nuage. Un avion passe. Je me laisse emporter par une mélodie de Jhene Aiko, les mains accrochées à mon volant attendant de poursuivre ma route.

Soudain, je le vois qui court vers moi. Avec sa boîte de Kleenex à la main, son sourire sincère et ses petits yeux malicieux, Petit Aziz ne manque jamais d’essayer de faire une affaire quand il m’aperçoit. Je n’ai pas besoin de Kleenex lui dis-je, en lui montrant ma boîte encore pleine. Il baisse la tête sur le côté, sourit encore un peu plus et comprend que ce ne sera pas pour cette fois. Le feu passe au vert. En appuyant doucement sur l’accélérateur, je me demande pourquoi à cette heure de la journée, ce petit garçon n’est pas dans une salle de classe à apprendre à une table de multiplication ou à dessiner la maison de ses rêves.

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Dans la rue n° 85, il y a quelques semaines, est sorti de terre un salon de beauté en plein air. Constitué de quelques palettes de bois et d’un toit de tôles grises, il porte le nom de « Belle comme le jour ». La propriétaire semble être cette femme au visage sévère que l’on voit passer ses journées assise face à son étalage de vernis à ongles et de poudres faciales. Alors qu’elle discute bruyamment avec ce qui pourrait être une amie, une cliente vêtue d’un grand boubou se fait nettoyer la plante des pieds par Aya. Aya a entre sept et huit ans. Nous sommes jeudi, il est 11h et les salles de classe sont pleines d’enfants qui s’égosillent à réciter leurs leçons d’histoire ou de français.

La cliente a envie d’ongles colorés et bien limés. Elle choisit un vernis de couleur rose bonbon et exige un résultat impeccable. La patronne du salon lui garantit qu’elle ne sera pas déçue. Aya, accroupie sur ses genoux, le dos arrondi, entame avec minutie l’application du liquide épais à l’odeur âcre sur les extrémités du pied gauche de la cliente. Sa patronne, l’observant sévèrement du coin de l’œil, lui rappelle sans mot dire qu’elle n’a pas droit à l’erreur.

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16 Juin 2020, Journée de l’Enfant Africain.
Pensées pour tous ces enfants qui sont privés de leur droit à l’éducation, qui sont victimes du travail forcé, qui ont des rêves pleins la tête qu’ils sont malheureusement contraints d’étouffer. Prenons soin des enfants autour de nous. Les plus petits de nos gestes comptent pour eux. Ils sont l’avenir de notre continent. Ne l’oublions pas.

Je suis Manouchka. Sur ce blog, je partage mes lectures, mes pensées, mes écrits. Vos retours enrichissent le débat, n’hésitez donc pas à me laisser vos commentaires et vos avis. Et par dessous tout, merci de me lire !
A bientôt !